3.5 Assurer une gestion pertinente et viable de la transition
Pour marquer l’entrée dans l’ordre civilisationnel de l’Éveil, les acteurs promoteurs d’un nouvel ordre sociétal auront grand avantage à se coaliser pour former des blocs sociaux promoteurs de stratégies transitoires ambidextres.
- D’une part, il s’agira de soutenir les formes mitigées de développement promues par les propositions de transition énergétique, d’économie verte ou d’économie circulaire tout en prêtant attention aux tentatives de récupération qui seront générées par les résistances conservatrices promoteur du statut quo de la modernité achevée.
- D’autre part, il importera simultanément d’instituer un cadre sociétal promoteur d’une transition sociale et écologique proposant une déconnexion des principes moteurs de l’ordre civilisationnel actuel fortement tributaire du grand rêve modernisateur européen des Lumières.
Il apparaît clairement qu’une saine gestion de la transition, visant à instaurer un nouveau paysage civilisationnel, demandera de travailler à partir des conditions objectives propres à la période actuelle : donc à partir du paysage propre à la mondialité actuelle. Il s’agira de puiser dans le patrimoine et les expériences subversives à vocation sociale et écologique afin d’édifier une scène parallèle à la première sans en être complètement déconnectée, mais visant son remplacement.
Pour surmonter les contradictions de fond, inhérentes au modèle civilisationnel en place, une gestion stratégique du processus de rupture devrait être suivie afin d’instituer un nouvel ordre civilisationnel. Il s’agira de bien identifier et investir les scènes d’action potentielles et leurs territoires d’accueil. Dans la perspective polanyienne du ‘double mouvement’, des initiatives propices au développement d’une dépendance au sentier de l’émancipation pourront alors prendre naissance. Le sentier de l’émancipation demandera de repenser notre rapport à l’aménagement du territoire afin de sortir de l’isolement et de la dépendance aux énergies fossiles. De repenser de même la mobilité, l’alimentation, l’habitat, la santé, l’éducation et l’utilisation du numérique pour ne citer que ces réserves d’innovations. Il demandera aussi de penser la transition dans la justesse requise pour une requalification respectueuse des travailleur·e·s et des champs sectoriels d’activités économiques. Les modes de propriété commune devront être soutenues économiquement et politiquement.
En mots simples, il s’agira de réaliser un saut qualitatif, tel le mouvement effectué par un ou une trapéziste qui se lance dans le vide pour atteindre une cible éloignée, profitant de l’élan donné au point de départ.
Mais attention, au cours de la transition que représente de façon imagée un saut de trapèze, il ne s’agit pas simplement de sauter plus haut devant, ce que pourrait représenter l’option transitoire d’une révolution « social-démocrate » (capitalisme vert foncé), ou simplement sauter moins haut, ce que personnifierait la voie du réformisme de surface (capitalisme vert pâle).
Au contraire, il s’agira de produire un élan et d’impulser une métamorphose qui permettra un changement de trajectoire : vers un progressisme émancipateur, une telle option sera représentée par la voie alternative subversive qu’incarne l’Éveil (révolution radicale).
Il importera de faire attention de ne pas être happé par le contre-mouvement de récupération, fort bien décrit par Luc Boltanski et Ève Chiapello dans le Nouvel esprit du capitalisme. Un contre-mouvement qui videra la métamorphose de son sens critique et subversif et projettera simplement l’Humanité vers plus d’autoritarisme et de discriminant. Il y aura certes un changement de niveau, lequel incarnera l’intentionnalité de « l’hyper-capitalisme ».
Générer un « régime alternatif » exigera :
- d’innover au niveau du monde vécu, celui du quotidien, via des initiatives, individuelles et collectives, concrètes situées dans des milieux recomposés à partir du local (Pruvost, 20211Pruvost, Geneviève (2021), Quotidien politique. Féminisme, écologie, subsistance. Paris : La Découverte.);
- de mettre en œuvre des modalités systémiques en mesure de supporter des processus d’institutionnalisation de l’alternative, lesquels sont essentiels à l’encadrement des avancées et à la mise en place de garde fous pour empêcher le ressac des aspirations prédatrices, spéculatives ou aliénantes.
À titre indicatif, il s’agira de concevoir :
- une ‘juridicité’ pluridimensionnelle fondée sur le Commun en fonction de l’esthétisme propre à la ‘personnalisation juridique du Réel’;
- un ordre financier non spéculatif et par conséquent non capitaliste ;
- un rapport au politique renouant avec le filiatif ;
- un rapport à la valorisation économique reconnaissant la valeur partage, privilégiant la valeur d’usage et la valeur écologique.
Quatre pistes sont à portée de main pour s’éveiller à un nouvel ordre civilisationnel et à un nouvel horizon sociétal
Première piste
Définir les grandes orientations culturelles et les principes guides à enchâsser dans un nouveau contrat social : le ‘Codex du Commun’.
Deuxième piste
Œuvrer à la déconnexion des initiatives progressistes de l’ordre juridique libéral moderne tout en assurant une convertibilité agissant à titre de passerelle. Il s’agit donc, à titre indicatif, de maintenir actif l’acte d’incorporation d’une organisation au système juridique dominant, mais en lui conférant une seconde nature, plus centrale, autour d’une identité et d’une consistance relevant d’un autre ordre juridique, celui du Commun.
Troisième piste
Construire l’ordre financier sur de nouvelles bases. Cette voie de travail repose sur le développement d’un processus social de financiarisation – autour de systèmes locaux d’échange, de monnaies fondantes, de responsabilité socio-environnementale… – qui garantira au processus de création de richesse un environnement non spéculatif favorisant les collectivités et les écosystèmes naturels.
Quatrième piste
La quatrième piste renoue avec le principe d’une gouvernance territoriale de base ou le contrat et la filiation sont utilisés en fonction de leur pertinence eu égard à la nouvelle épistémè. Le local, sous la forme du ‘Projet Local’, est la clé d’une inversion à réaliser où il s’agit de replacer la mondialisation sur ses pieds et de la repenser à diverses échelles : du local au global, dans un processus somme tout itératif et ‘fractal’.
Notes
- 1Pruvost, Geneviève (2021), Quotidien politique. Féminisme, écologie, subsistance. Paris : La Découverte.