3.1 L’Éveil : s’entendre sur un horizon émancipateur et un grand récit enchanteur
Nous entrons dans une phase de bifurcation (donc d’incertitude), où soit le capitalisme financier, pour se maintenir coûte que coûte, va mettre en place des modèles politiques de plus en plus autoritaires, sécuritaires, de moins en moins démocratiques (la recomposition du paysage politique à la droite de la droite, est une forme de réponse à cette demande) ; soit un nouveau pacte social, impulsé par des acteurs progressistes de la société civile, voit le jour. Il apparaît clairement que la transition est en cours et qu’il y a urgence à lui donner le sens désiré avec ses formes institutionnelles et son récit. Il faut donc avoir la lucidité de reconnaître qu’une lutte est déjà en cours sur la direction à donner aux processus transitionnels en place.1Delruelle, Édouard (2015) : http://blogs.ulg.ac.be/edouard-delruelle/la-modernite-comme-fin-et-comme-aporie/.
Malgré les effets désastreux de la crise globale et planétaire, les élites dominantes continuent majoritairement à croire aux bienfaits de la modernité. Collectivement, nous avons relégué au monde onirique et aux utopies le soin de penser un futur meilleur. Il importe d’éveiller nos esprits à une nouvelle réalité civilisationnelle qui sera promotrice des conditions subjectives matérielles requises pour assurer un bien vivre ensemble inclusif, solidaire, démocratique, altier, écologique et fondé, aux plans éthique et esthétique, sur un nouvel enchantement épistémique.
Nous nommons l’ère de l’Éveil la période historique qui assurera la concrétisation d’un grand récit enchanteur promoteur des modalités objectives de la transition. Ces modalités permettront de surmonter tant les contradictions qui sont au cœur de la crise globale et planétaire actuelle. La conception de ce récit puisera dans les multiples expériences et initiatives passées et en cours, mais aussi dans un travail de reconceptualisation de la normalité à concevoir. Cette construction exigera une déconstruction des connaissances polluées, enduites de colonialisme, d’extractivisme, de sexisme et d’inégalitarisme afin de désamorcer les effets négatifs des fractures socio-territoriales qui ont été naturalisées dans les rapports sociaux.
Les expériences et les initiatives émancipatrices, tout comme les connaissances décolonisées, fourniront les éléments clés d’un nouveau vocabulaire qui demandera d’être en adéquation avec l’émancipation recherchée. Déconstruire pour recomposer exigera d’être attentif aux volontés de recomposition de l’ordre ancien, ce qui demandera de résister à la tentation facilitante de renouer avec le ‘néo-modernisme’ et le « néo-colonialisme ».
Fondamentalement, nous devrons préciser le sens à donner à notre rapport à la subsistance : ce qui impliquera de préciser ce que « travail en société » veut dire, ce que « production du vivre ensemble », « agir en commun » signifie et ce que « dignité humaine, végétale ou animale » implique en fonction d’une coexistence inter espèces à assurer à l’aune de relations fondées sur une interdépendance évolutive.
Tout aussi concrètement, nous serons amenés à préciser les droits du Commun et à penser comment gérer les contre-pouvoirs ou encore les volontés centripètes qui nourrissent la corruption, alimentent les déviances et conduisent au développement de sociétés mafieuses. Il s’agit d’un travail à la fois théorique et pratique, prospectif tout autant qu’ancré dans l’action quotidienne. Un travail de construction de sens qui permettra d’énoncer le monde possible et les voies pour le faire.
L’Éveil repose sur une configuration culturelle/naturelle mobilisant un pacte social et environnemental et un ensemble de valeurs et de principes.
- Un nouveau ‘pacte social’ afin de renouer avec une :
existence matérielle du vivre ensemble non plus fondée sur la propriété et la séparation, mais sur la cohésion, le commun. Bref, nous devons résister à la privatisation des avoirs, des savoirs et des pouvoirs. En complément, il importe de ne pas perdre la dimension symbolique de l’existence. Ceci serait possible par un processus de ré-enchantement qui lierait notre existence à un processus et une dynamique favorisant l’étendue de la Nature : la multiplication, densification et complexification des formes d’être, d’agir et de penser. Il importe de continuer de produire de la singularité, de la différence, bref de résister à une trop grande emprise des communautés sur les individus… La postmodernité n’est donc pas simplement la fin des grands récits. Elle est le moment où, nous modernes, sommes confrontés au devoir de lever nos contradictions, c’est-à-dire de faire face à nos devoirs et responsabilités d’exister individuellement dans le communal.2Ibid.
- Une convention environnementale, à l’image de l’Article 2 du Pacte global pour l’environnement des Nations Unies, afin que :
tout État ou institution internationale, toute personne physique ou morale, publique ou privée, a[it] le devoir de prendre soin de l’environnement. A cette fin, chacun contribue à son niveau à la conservation, à la protection et au rétablissement de l’intégrité de l’écosystème de la Terre.3Projet de pacte mondial pour l’environnement : https://globalpactenvironment.org/uploads/FR.pdf.
- Un ensemble de valeurs et de principes clés à inscrire dans le ‘Codex du Commun’ :
| Solidarisme entre les humains | {valeur sociative} |
| Démocratisme plein et entier | [principe de ‘gouvernementalité’] |
| Altérisme et altruisme | {valeurs sociatives} |
| ‘Écocentrisme’ | [principe de ‘subsistantivité’ et valeur écologique] |
| Cognitisme critique | [principe du doute et respect des publics concernés] |
| Pluralisme juridique du Commun | [principe de gouvernementalité écosystémique] |
| Éthisme du beau, de l’harmonieux et du Buen vivir | [principes et valeurs du substantivisme] |
| Esthétisme de l’équilibre du Réel | [principe artistique en soi et pour soi] |
Imaginer un autre monde
Si nous acceptons la nécessité d’une nouvelle éthique, nous devons incorporer des éléments consubstantiels à un véritable processus de transformations radicales favorisant l’égalité, les diverses formes d’équité, la liberté, la justice sociale et environnementale, ainsi que des éléments moraux, esthétiques et spirituels. En d’autres mots, les droits humains se combinent avec les droits de la nature et vice versa, dans le cadre d’un effort de démocratisation permanente de la société et de construction de citoyennetés solides. Toutes les personnes ont droit à une vie digne qui assure la santé, l’alimentation et nutrition, l’accès à l’eau potable, au logement, à un environnement sain, à l’éducation, au travail, à l’emploi, au repos et aux loisirs, à l’activité physique, aux vêtements adéquats, à la sécurité sociale et aux autres services sociaux nécessaires. Ces droits, pour qu’ils soient réels, exigent de changements dans la répartition des richesses et des revenus, en assurant l’équilibre environnemental. Cela nous amène à rétablir et revoir le public, l’universel, la gratuité, la diversité, en tant que composantes des nouvelles sociétés qui recherchent systématiquement la liberté, l’égalité et l’équité, ainsi que la solidarité comme principes directeurs du Bien Vivre (Vivir Bien/ Buen Vivir).
Alberto Acosta (2011.) « Sólo imaginando otros mundos, se cambiará éste. Reflexiones sobre el Buen Vivir », p. 204 – 205, dans Farah H. Ivonne et Luciano Vasapollo (Eds). Vivir bien : Paradigma no capitalista ?, La Paz, Plural editors, pp. 189 – 208.
Notes
- 1Delruelle, Édouard (2015) : http://blogs.ulg.ac.be/edouard-delruelle/la-modernite-comme-fin-et-comme-aporie/.
- 2Ibid.
- 3Projet de pacte mondial pour l’environnement : https://globalpactenvironment.org/uploads/FR.pdf.