3.6 Susciter intérêt et adhésion pour libérer l’imaginaire radical
Sur un horizon temporel d’un peu plus de deux millions d’années, les premiers hominidés sont passés à travers une variété de modes de vie et d’occupation des territoires. Cet horizon s’est traduit, pour certains groupes sociaux, par une plus grande longévité, un faible niveau de natalité, des développements technologiques très importants, tant au niveau des « technologies sociales » que matérielles. À l’image des autres mammifères, les hominidés produisaient et consommaient alors l’essentiel requis pour leur subsistance.
En deux millions d’années, les « élites » de l’Humanité ont déployé leurs talents dans des configurations développementales de plus en plus sophistiquées et intégratrices. Nous sommes passé·e·s de bandes nomades, coexistant de façon autonome et indépendante les unes des autres, à une diversité d’États-nation intégrés au sein de larges réseaux politiques, économiques, sociaux et culturels.
Le 21e siècle représente l’aboutissement de ce processus. Il incarne, dans le mal-être vécu par la grande majorité des humains, un « idéal de bien-être » promu par une minorité au nom d’un rêve utopique, tel le Mythe de Sisyphe d’Albert Camus, proposant une éternelle perfectibilité à atteindre et à généraliser à l’ensemble, mais, qui, dans les faits, ne sera jamais atteinte et encore moins généralisée.
Voilà notre réalité sisyphéenne et telle est notre raison d’être émancipatrice castoriadienne : sortir du « clôturement » imposé par les institutions hétéronomes afin de dépasser le mythe aliénant et d’instituer l’utopie réaliste de modes de vie à fonder sur les principes de l’imaginaire radical du Buen vivir et du Commun.
S’éveiller au dépassement du mythe moderne, voilà le basculement à opérer. C’est à ce lendemain libérateur que la proposition concrète d’une juste transition sociale et écologique fait référence et est associée. Elle doit être capable de déconstruire l’ancienne complexité tout en permettant le déploiement d’un nouvel « idéal et ordre de vie ».
Tout être pour soi existe, et ne peut exister que, dans une clôture. Il en est ainsi aussi de la société et de l’individu. La démocratie est le projet de rompre la clôture au niveau collectif. La philosophie, qui crée la subjectivité réfléchissante, est le projet de rompre la clôture au niveau de la pensée. Mais évidemment, toute rupture de la clôture, à moins de rester un béant « ? » qui ne rompt rien du tout, doit poser quelque chose, atteindre certains résultats et par là même risque d’ériger une nouvelle clôture. La continuation et le renouveau de l’activité réflexive — non pas pour le plaisir de renouveler, mais parce que c’est cela même qu’est l’activité réflexive — entraînent par conséquent la mise en question des résultats précédents (non nécessairement démocratie ne coïncident pas, elles co-signifient leur rejet, pas plus que la révisabilité des lois dans une démocratie ne signifie qu’elles doivent toutes être modifiées chaque matin). Ainsi, naissance de la philosophie et naissance de la démocratie ne coïncident pas. Les deux sont des expressions, et des incarnations centrales, du projet d’autonomie. (Castoriadis, 19901Cornelius Castoriadis (1990), « La “fin de la philosophie” ? », dans Le monde morcelé. Les carrefours du labyrinthe 3, Paris, Seuil, p. 291 – 292.)
Les grandes transitions civilisationnelles antérieures ont été longues et ont été effectuées à même une diversité de processus et de dynamiques. Ces procès et dynamiques – dans la coopération et la lutte – ont favorisé le bourgeonnement des configurations antérieures du vivre ensemble. Notre défi est totalement différent. Il nous faut agir, penser, tester et progresser rapidement dans la conception et l’expérimentation d’un Nouvel Esprit du temps. Cette fois-ci, l’Horizon et le Grand Récit ne peuvent émerger lentement, une forme accélérée de basculement axial est requise et demande une adhésion inclusive, partagée et réalisée par et dans la majorité.
- Sur le plan économique, la proposition de l’Éveil demande une réponse socio-écologique positive au besoin de générer tant un niveau décent d’énergie socialement utile et collectivement accaparée que des modalités équitables de distribution, de redistribution, d’accumulation et de disposition de cette énergie. Dans cette perspective tant la logique d’un rapport circulaire à la nature que la tradition de l’économie sociale et solidaire à dimension écologique représentent des acquis importants sur lesquels la proposition de l’Éveil peut tirer des enseignements.
- Du point de vue politique, la proposition de l’Éveil peut compter sur la longue tradition de la démocratie représentative à mandats révocables à condition de l’associer à une scène politique où d’autres modalités démocratiques – dont la démocratie délibérative et participative, ou encore la démocratie directe – seront mises en pratique en toute pertinence, légitimité et autorité. Cette proposition profiterait aussi de penser une forme collectivisée au modus operandi de l’Habeas Corpus2Référence à la notion de liberté présentée par Karl Polanyi (« La liberté dans une société complexe », dans Cangiani, M. et J. Maucourant (édit.) (2008), Essais de Karl Polanyi, Paris, Seuil, chap. 42 (chapitre publié en 1957)..
- En matière juridique, la proposition demande un re-fondement du système de justice dominant afin d’en déprivatiser la logique pour la « communaliser » et la rebrancher sur la dynamique historique d’une recherche de l’étendue de la Nature, d’une reconnexion aux formes élémentaires de l’imaginaire du vivant.
- Sous l’angle culturel, la proposition doit se doter d’une dimension esthétique en cohérence avec les principes éthiques du solidarisme, du démocratisme, de l’altérisme et de l’écologisme. Un rapport à l’esthétique à penser et à développer en fonction de notre humanité et de notre naturalité. Revisitons Baruch Spinoza3Éthique, 1677, troisième partie, scolie de la proposition 9.: « nous ne tendons vers aucune chose parce que nous jugeons qu’elle est bonne [au sens d’utile en rationalité], mais inversement que c’est parce que nous tendons vers elle que nous la jugeons bonne [au sens aristotélicien de bonne ou belle en naturalité] ».
- Au niveau social, il importe de mobiliser les formes organisationnelles historiques qui ont fait leur preuve dans la recherche d’équité, de solidarité, d’altérité et d’écologicité4Différents ouvrages permettent de visiter de telles formes organisationnelles. Mentionnons : Clastre. P. (1974). La société contre l’État, Paris, Seuil. Shalins, M. (1977). Âge de pierre, âge d’abondance, l’économie des sociétés primitives, Paris, Gallimard. Testart, A. (2005). Éléments de classification des sociétés. Paris, Errance..
- L’association par contrat5Sur le passage des communautés filiatives aux sociétés contractuelles, voir les travaux de Ferdinand Tönnies (2010 [1887]. Communauté et société, Paris, PUF. La thèse de Tönnies résumée par Aurélien Berlan : « les liens communautaires, en tant que liens durables entre personnes, étant constitutifs de la vie humaine, leur dissolution tendancielle est la pathologie centrale d’une société où les individus esseulés ne sont plus reliés que par les liens, éphémères et impersonnels, qui se tissent entre leurs fonctions respectives, comme dans l’échange marchand. Et dans la mesure où cette évolution a pour corollaire une transformation dans les manières de se comporter, de plus en plus guidées par le calcul de l’intérêt personnel, elle conduit à un bouleversement complet de la nature humaine : c’est la naissance de l’« homme abstrait », coupé de toute communauté et réduit à la raison instrumentale, condamné à maximiser ses intérêts privés parce qu’il n’a plus de monde commun à défendre ». (Berlan, A. (2012). Chapitre 2. La dissolution des formes de vie communautaires : Ferdinand Tönnies, paragraphe 9. Dans A. Berlan, La fabrique des derniers hommes : Retour sur le présent avec Tönnies, Simmel et Weber (pp. 87 – 157). Paris : La Découverte.) à partir de finalités plurielles :
- de reproduction humaine;de production des moyens d’existence ; de consommation des moyens d’existence6Dans « La comptabilité socialiste », Karl Polanyi (1922) identifie deux modes associatifs : la coopérative de production et la coopérative de consommation (dans M. Cangiani et J. Maucourant (Ibid., 2008). Comme sa réflexion se limitait aux formes économiques, nous présentons une extension de sa typologie en intégrant d’autres dimensions sociétales.;d’expression cognitive et artistique;de services publics…
- L’alliance par filiation à des échelles multiples :
- prédominance de la communauté et du local;un localisme à intriquer au régional;lui-même à intriquer au supra régional jusqu’au mondial
- en respectant les logiques développementales des écosystèmes naturels habités.
- L’association par contrat5Sur le passage des communautés filiatives aux sociétés contractuelles, voir les travaux de Ferdinand Tönnies (2010 [1887]. Communauté et société, Paris, PUF. La thèse de Tönnies résumée par Aurélien Berlan : « les liens communautaires, en tant que liens durables entre personnes, étant constitutifs de la vie humaine, leur dissolution tendancielle est la pathologie centrale d’une société où les individus esseulés ne sont plus reliés que par les liens, éphémères et impersonnels, qui se tissent entre leurs fonctions respectives, comme dans l’échange marchand. Et dans la mesure où cette évolution a pour corollaire une transformation dans les manières de se comporter, de plus en plus guidées par le calcul de l’intérêt personnel, elle conduit à un bouleversement complet de la nature humaine : c’est la naissance de l’« homme abstrait », coupé de toute communauté et réduit à la raison instrumentale, condamné à maximiser ses intérêts privés parce qu’il n’a plus de monde commun à défendre ». (Berlan, A. (2012). Chapitre 2. La dissolution des formes de vie communautaires : Ferdinand Tönnies, paragraphe 9. Dans A. Berlan, La fabrique des derniers hommes : Retour sur le présent avec Tönnies, Simmel et Weber (pp. 87 – 157). Paris : La Découverte.) à partir de finalités plurielles :
- Du point de vue cognitif, nous devons maintenir notre capacité de production de connaissances critiques respectueuses, émancipatrices et promotrices de l’étendisme. Élever notre niveau de conscience est une condition essentielle pour continuer la marche dans l’évolution des formes sans le faire au détriment de l’enrichissement naturel que représente la multiplication des étants.
Au cœur de la démarche, il s’agira de trouver des réponses adéquates aux grands maux civilisationnels de l’heure. Il s’agira de le faire afin que toutes les catégories de populations et voies identitaires y trouvent leur place et leur compte et soient pleinement reconnues. Le recours à une stratégie de mobilisation diversifiée, inclusive et équitable fera reposer sur les individus, groupes, organisations et institutions l’ensemble de la démarche transitionnelle vers des configurations civilisationnelles renouvelées.
Notes
- 1Cornelius Castoriadis (1990), « La “fin de la philosophie” ? », dans Le monde morcelé. Les carrefours du labyrinthe 3, Paris, Seuil, p. 291 – 292.
- 2Référence à la notion de liberté présentée par Karl Polanyi (« La liberté dans une société complexe », dans Cangiani, M. et J. Maucourant (édit.) (2008), Essais de Karl Polanyi, Paris, Seuil, chap. 42 (chapitre publié en 1957).
- 3Éthique, 1677, troisième partie, scolie de la proposition 9.
- 4Différents ouvrages permettent de visiter de telles formes organisationnelles. Mentionnons : Clastre. P. (1974). La société contre l’État, Paris, Seuil. Shalins, M. (1977). Âge de pierre, âge d’abondance, l’économie des sociétés primitives, Paris, Gallimard. Testart, A. (2005). Éléments de classification des sociétés. Paris, Errance.
- 5Sur le passage des communautés filiatives aux sociétés contractuelles, voir les travaux de Ferdinand Tönnies (2010 [1887]. Communauté et société, Paris, PUF. La thèse de Tönnies résumée par Aurélien Berlan : « les liens communautaires, en tant que liens durables entre personnes, étant constitutifs de la vie humaine, leur dissolution tendancielle est la pathologie centrale d’une société où les individus esseulés ne sont plus reliés que par les liens, éphémères et impersonnels, qui se tissent entre leurs fonctions respectives, comme dans l’échange marchand. Et dans la mesure où cette évolution a pour corollaire une transformation dans les manières de se comporter, de plus en plus guidées par le calcul de l’intérêt personnel, elle conduit à un bouleversement complet de la nature humaine : c’est la naissance de l’« homme abstrait », coupé de toute communauté et réduit à la raison instrumentale, condamné à maximiser ses intérêts privés parce qu’il n’a plus de monde commun à défendre ». (Berlan, A. (2012). Chapitre 2. La dissolution des formes de vie communautaires : Ferdinand Tönnies, paragraphe 9. Dans A. Berlan, La fabrique des derniers hommes : Retour sur le présent avec Tönnies, Simmel et Weber (pp. 87 – 157). Paris : La Découverte.)
- 6Dans « La comptabilité socialiste », Karl Polanyi (1922) identifie deux modes associatifs : la coopérative de production et la coopérative de consommation (dans M. Cangiani et J. Maucourant (Ibid., 2008). Comme sa réflexion se limitait aux formes économiques, nous présentons une extension de sa typologie en intégrant d’autres dimensions sociétales.