3.4 Promouvoir l’Innovation Subversive

L’innovation à portée incrémentale (ce qui ajoute à de l’existant) génère une forme mineure de changement alors que l’innovation radicale engendre une rupture majeure permettant la définition de nouvelles avenues du vivre ensemble : de nature sociale (organisation des activités humaines (travail), biologique (commensalisme) ou matérielle (ajout de matière ou nouvelle organisation de la matière).

Extractivisme et néo-extractivisme

Alors que l’extractivisme classique était défendu comme un moyen de croissance économique, dans le néo-extractivisme les justifications font très souvent appel à des justifications sociales. En effet, des gouvernements argumentent que l’État doit intervenir pour maintenir et intensifier l’extractivisme comme moyen pour obtenir les ressources financières nécessaires pour appliquer des plans et programmes de réduction de la pauvreté. La nouveauté de bon nombre de ces programmes réside dans le fait qu’ils ciblent les secteurs les plus pauvres. Bien que les revenus obtenus de l’exploitation des secteurs extractifs aient en fait des objectifs divers, il est fréquent que le discours de légitimation des actions extractives s’appuie sur le financement de mesures sociales. Le néo-extractivisme n’offre pas, du moins pour l’instant, de meilleures pratiques sociales ou environnementales que l’extractivisme classique. Ainsi, dans la mesure où leurs impacts écologiques persistent, les réactions citoyennes les dénoncent et, dans certains cas, deviennent des manifestations d’envergure. Les gouvernements nient ou minimisent ces impacts, ou invoquent la nécessité de les accepter comme indispensables pour accroitre le développement.  Ils demandent à des communautés locales directement affectées, de se sacrifier pour ce qui est présenté comme l’intérêt général, sans remettre en question les conséquences d’un tel développement. (Eduardo Gudymas1Gudynas, Eduardo (2011). Más allá del nuevo extractivismo : transiciones sostenibles y alternativasal desarrollo. In Fernanda Wanderley, coordinadora, El desarrollo en cuestión. Reflexiones desde América Latina, La Paz, Oxfam y CIDES UMSA, p. 388. Traduit et synthétisé par Juan-Luis Klein., 2011, p. 388) 

N’oublions pas que toute innovation, qu’elle soit incrémentale ou radicale, peut avoir une incidence positive ou négative sur les ‘empreintes sociales ou environnementales’ que nous générons individuellement et collectivement. En d’autres mots, pour nous assurer que les principes guides d’un ordre civilisationnel puissent réellement innover en vue de réduire notre empreinte sociale et écologique, au moins deux conditions sont requises.

  • D’une part, la présence de ‘filtres’ respectueux des principes et des valeurs demandent à être mis de l’avant et promus dans l’Horizon visé et le Grand Récit.
  • D’autre part, une approche holistique, où les innovations mises en scène et les changements projetés sont à juger ou à évaluer au regard de leur encastrement dans l’ensemble des registres institutionnels propres au nouvel ordre civilisationnel à implanter.
  L’économie régénérative  
Plusieurs économistes environnementaux utilisent L’ER dans leur discours. Les principes de cette approche remontent aux travaux de Bill Mollison sur la permaculture en 1978 (Mang, P., & Haggard, B., Regenesis, 2016). L’écologiste australien a modifié le modèle agricole conventionnel, en s’inspirant des relations et procédés naturels des écosystèmes. Cette agriculture dite « permanente » génère les récoltes nécessaires pour la société tout en produisant un surplus de ressources, régénérant ainsi le sol. Bill Mollison définit alors le principe de régénération comme étant : « la génération d’un surplus d’énergie et de ressources, pouvant être réinvesti afin de faire évoluer les écosystèmes naturels et humains, de façon intégrée. » (Mang, P., & Haggard, B., Regenesis, 2016). Ce principe a ensuite été repris par plusieurs écologistes dans les années 90, jumelant les termes : régénération, écosystèmes et durabilité. L’ER est basée sur une vision biomimétique des systèmes naturels. Les systèmes naturels prospèrent uniquement puisqu’ils ont la capacité de se régénérer eux-mêmes (Fullerton, 2015). Les cellules de notre corps se régénèrent tous les sept ans (Fullerton, 2015). C’est donc cette capacité de régénération qui permet la durabilité du corps humain. Dans cette logique, la durabilité est un résultat de la régénération, et non un but. Ainsi, pour atteindre un SE durable, les sociétés doivent se baser sur un modèle régénératif (Fullerton, 2015). (Jean-Philippe Lanctot2Lanctot, Jean-Philippe (2019), Identification des outils permettant la régénération de l’environnement dans les stratégies d’affaires des entreprises québécoises, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, maîtrise en environnement, p. 4., 2019, p. 4)
 
Le concept d’ER, tel que défini dans cet essai, critique principalement la vision erronée du développement durable par la société. Le concept démontre que l’atteinte du net zéro ciblé par le développement durable, en termes de pollution environnementale et d’externalité sociale, n’est pas suffisant pour la survie de l’humanité. La capacité de support des écosystèmes a nettement été ravagée par l’activité humaine, empêchant la régénération naturelle des écosystèmes. Le développement durable des sociétés du futur doit ainsi dépasser le net zéro et régénérer les écosystèmes. Cette ER s’obtient notamment par l’application de 10 actions fondamentales réparties entre cinq piliers : l’économie naturelle, la vision de la richesse, les égalités sociales, l’économie locale, puis l’économie circulaire. L’essai témoigne d’ailleurs du fait que les entreprises ont un rôle fondamental dans ce revirement écologique, puisqu’ils (sic) sont grandement responsables de la dégradation des écosystèmes. (Ibid., p. 58)

C’est à ces conditions que l’innovation à portée positive et à logique institutionnellement encastrée sera en mesure de pleinement faciliter la transition d’un modèle économique à un autre.

Comme en atteste la proposition de Climate Justice Alliance3Voir : https://climatejusticealliance.org/about/., des filtres culturels subversifs sont requis pour assurer une émancipation d’un modèle civilisationnel dominant que l’on veut quitter (l’économie extractiviste, par exemple) et permettre l’émergence d’un nouveau modèle qui serait fondé sur une économie régénérative).

Toujours selon Climate Justice Alliance, cette proposition transitoire est appelée à se déployer à partir d’une stratégie en six points.

  • Combattre les causes : fermer les installations extractives et déconstruire l’écosystème institutionnel de l’économie extractive.
  • Construire le nouveau : développer un nouvel écosystème économique centré sur une posture régénérative responsable au plan social et écologique.
  • Changer les règles : redécouvrir ou générer les règles requises pour faciliter le processus transitoire.
  • Déplacer le capital : rediriger les réserves de capital de l’économie extractive afin de soutenir les activités et les emplois de l’économie régénérative.
  • Construire un plus grand nous : générer un mouvement mondial autour du projet transitoire.
  • Changer le récit : faire émerger un nouveau récit peuplé d’histoires illustrant le bien fondé des transformations en profondeur à réaliser.

Il importera aussi de renouer avec le patrimoine culturel progressiste mondial pour faire renaître des innovations mises historiquement de côté en raison de leur subversivité émancipatrice4Une voie de travail allant dans cette direction est proposée par la mouvance anarcho-indigéniste. Voir Dupuis-Déri, F. et B. Pillet (s.l.d.) (2019). L’anarcho-indigénisme. Montréal, Lux Éditeur.. Il s’agira de libérer l’imaginaire collectif et la créativité, et les mettre au service d’un grand repositionnement des fondements du bien vivre ensemble sous la forme d’orientations culturelles émancipatrices affichant une nouvelle éthique et esthétique.


Notes

  • 1
    Gudynas, Eduardo (2011). Más allá del nuevo extractivismo : transiciones sostenibles y alternativasal desarrollo. In Fernanda Wanderley, coordinadora, El desarrollo en cuestión. Reflexiones desde América Latina, La Paz, Oxfam y CIDES UMSA, p. 388. Traduit et synthétisé par Juan-Luis Klein.
  • 2
    Lanctot, Jean-Philippe (2019), Identification des outils permettant la régénération de l’environnement dans les stratégies d’affaires des entreprises québécoises, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, maîtrise en environnement, p. 4.
  • 3
  • 4
    Une voie de travail allant dans cette direction est proposée par la mouvance anarcho-indigéniste. Voir Dupuis-Déri, F. et B. Pillet (s.l.d.) (2019). L’anarcho-indigénisme. Montréal, Lux Éditeur.
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