3.2 Constituer un bloc social élargi à partir d’une coalition offensive et inclusive

Au-delà de nos différences et en accord avec nos convergences, il importera d’affirmer la présence du mode filiatif de sociation sur le contractuel et d’une destinée qui nous est commune. Sur ce point, la tentation de proposer des voies éparpillées et concurrentes de sortie de crise sera tentante, mais elle s’avèrera contre-productive. Certes, l’expérimentation multiple servira d’ancrage ; mais la voie de l’éparpillement demandera à être dépassée. De nouvelles alliances seront possibles et nécessaires. Elles nécessiteront la définition de critères claires d’inclusion et d’exclusion. Elles permettront à chacun et chacune d’élargir ses actions et ses perspectives. Les alliances seront préalables à l’avènement d’une coalition formelle et à sa formalisation dans et par la constitution de blocs sociaux inclusifs.

À ce jour, ni l’urgence d’agir, ni les appels au changement n’ont induit une réponse appropriée de la part des chef·fe·s d’État et des grandes organisations ou institutions internationales. Tout au plus, des accords ont été conclus, comme la Convention sur la biodiversité1Convention sur la biodiversité : https://www.cbd.int/doc/legal/cbd-fr.pdf., la COP 212L’Accord de Paris : https://unfccc.int/fr/processus-et-reunions/l‑accord-de-paris/l‑accord-de-paris., ou des mots d’ordre à l’image des Objectifs de développement durable[3]3Objectifs de développement durable : https://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/objectifs-de-developpement-durable/. (ODD). Il s’agit de mesures de mitigation bien insuffisantes pour permettre le basculement requis afin de répondre adéquatement aux contradictions – développement des inégalités sociales, destruction des écosystèmes, insécurité politique… –, mises en scène par l’ordre civilisationnel moderne et les rapports sociaux qu’il promeut. Des conventions, accords ou objectifs qui, par ailleurs, sont peu ou pas suivies et souvent non respectées par les États.

De plus, force est de constater que le basculement axial ne proviendra pas du secteur des affaires, via ses tentatives de responsabilisation ou d’humanisation du capital.

Le basculement sera l’affaire de tous et de toutes. Il s’inscrit au jour le jour dans une volonté ancienne qui n’a cessé d’être renouvelée au fil des siècles. Cette volonté s’est exprimée dans et par des appels à des changements systémiques avancés par des intellectuel·le·s, explorés par des idéateurs et idéatrices ou différents organismes et, plus récemment, relayés par des médias progressistes et critiques.

Le développement de cette histoire émancipatrice témoigne d’expériences à portée subversive qui renaissent constamment de leurs cendres. Certaines ont trouvé la voie de l’institutionnalisation. Elles l’ont fait sous une variété de formes associatives ou de nouveaux modes de socialité. Ces façons et formes « du penser et du faire autrement » ont pris place et le font encore à l’échelle locale, à même des organisations et des arrangements institutionnels, à partir de processus et de dynamiques qui expérimentent de nouvelles formes de rapports à l’économie, au politique, au juridique ou à la culture.

La transition… n’est possible que par la destruction de la base matérielle héritée… et par son remplacement par une autre… [Un nouveau] mode de production prend sa forme achevéelorsqu’il dispose d’une base matérielle [qui lui est] propre4Maurice Godelier (1990). « La théorie de la transition chez Marx ». Sociologie et sociétés, 22 (1), 53 – 81. https://doi.org/10.7202/001301, p. 63)..

Il s’agit de défendre une nouvelle gouvernance dont la tâche principale est de créer un système mutuellement bénéficiaire pour les humains, l’ensemble du vivant et les éléments constitutifs du système Terre. La communauté terrestre dans son ensemble doit se partager les « communs » que représentent la terre, l’eau, l’air et les écosystèmes de manière saine et durable afin que le bien-être de tous soit respecté. De plus, les lois doivent être alignées sur les limites planétaires et refléter les réalités biophysiques5Matthias Petel (2018). « La nature : d’un objet d’appropriation à un sujet de droit. Réflexions pour un nouveau modèle de société », Revue interdisciplinaire d’études juridiques, 1, vol. 80, p. 207 à 239, pp. 221 – 222.  Sur ce point voir également : Thibault Faraüs (2022). Les écosystèmes ont-ils des droits ? Ed Libel, https://www.les-communs-dabord.org/parution-les-ecosystemes-ont-ils-des-droits-par-thibault-faraus-editions-libel-fevrier-2022/..

C’est donc dire que l’histoire, dialectiquement parlant, est transitionnelle au quotidien et qu’elle l’est dans la durée.

  • Elle témoigne de la présence de modifications circonstancielles ou graduelles et de petits et grands sauts quantitatifs et qualitatifs.
  • Elle est peuplée d’initiatives et d’idéations en rupture ou à la marge, lesquelles réussissent parfois à modifier les comportements, les habitudes et les modes de pensée.

Les révolutions, tranquilles ou violentes, comme mécanismes disruptifs d’ajustement ou de repositionnement, jouent certes un rôle important dans tout processus transitionnel.

  • Les révolutions sont des évènements catalyseurs de processus et accélérateurs de dynamiques.
  • Elles mettent en tension des représentations en tensions d’un devenir à partager ou non, meublé de dépassements, de replis sur soi (contre-révolution) ou de travestissements.

Certes, toute volonté subversive proposant des changement mineurs ou majeurs est souvent diffuse au départ. Cette volonté, même si elle résonne de sens pour certain·e·s, est rarement unifiée et convergente. Cette volonté ou ce drive sont généralement confrontés aux réactions conservatrices et protectrices des intérêts des aristocraties ou des élites, en charge ou en contrôle des institutions responsables des modalités de régulation des ordres institutionnels.

Cette position de domination leur permet de filtrer les avantages et les désavantages que ces volontés de changement présentent positivement ou négativement pour elles. Ceci implique que les transitions ne peuvent faire l’économie des conflits qui découlent du choc des perspectives et intérêts qui s’affrontent. Les modalités de régulation de ces conflits sont un enjeu majeur.

Dès lors, à un renouvellement des bases matérielles correspond généralement une recomposition des élites ou des aristocraties, ou, du moins, à la reconfiguration des blocs sociaux en capacité d’exercer ou non un pouvoir d’orientation sur l’avenir des sociétés. Depuis plus de deux cents ans, ce travail de recomposition des élites et de reconfiguration des modalités développementales a donné lieu à des propositions alternatives au déploiement à portée hégémonique du « projet moderne » sous sa facture libérale.

Parmi ces expériences, certaines ont exercé une influence réelle et ont permis une mise à niveau dudit projet. Elles ont participé à son évolution, permettant le passage d’une première à une deuxième, puis à une troisième et quatrième modernité. Elles n’ont toutefois donné lieu ni à un nouveau récit, ni à un nouvel horizon, ni à un nouveau ‘bloc social’, ni à un réagencement des grands champs institutionnels sociétaux. La transition, si effective eut-elle été, a essentiellement pris la voie de la résilience et du renforcement des assises, entre autres capitalistiques, de l’ordre civilisationnel moderne.

L’analyse des grandes transitions historiques qui ont caractérisé les cycles de vie des civilisations passées témoigne des défis qu’elles ont relevé avec succès et des insuccès qu’elles ont connu. En aucun cas, elles ne furent confrontées à une situation aussi complexe que celle que donne à voir la conjoncture actuelle où l’ensemble des populations de la planète est menacé au même moment par une mise en garde tangible, visible et adventive comme l’incarne, en mode réduit, la pandémie COVID-19, l’invasion de l’Ukraine et la révolte en cours en Iran, et, en mode élargi, sous la forme de la continuelle montée en grandeur des inégalités sociales, des dérèglements climatiques et de la détérioration en cours des écosystèmes naturels de la planète Terre.

Face à l’urgence immédiate, le processus transitionnel à vitesse lente décrit par Maurice Godelier pour caractériser la transition du féodalisme au capitalisme est inadéquate pour faire face à la crise globale et planétaire6Dominique Bourg et al. (2020). Retour sur Terre, 35 propositions, Paris, PUF, Hors collection.. Il importe de pouvoir répondre à cette crise avec célérité, efficacité, pertinence et précaution. Pour y parvenir, comme l’ont montré les moments clés que représentent les périodes révolutionnaires, former une fédération ou se coaliser autour d’un leadership de réseaux est essentiel pour arriver à tracer les consensus nécessaires à l’identification de nouveaux sentiers institutionnels, et ce, afin d’induire les sauts qualitatifs requis et la déconstruction des structures institutionnelles de l’hégémonie moderne7Emmanuel Bonnet, Diego Landivar et Alexandre Monnin (2021). Héritage et fermeture. Une écologie du démantèlement, Paris, Divergences. Nous dépendons pour notre subsistance d’un « monde organisé », tramé par l’industrie et le management. Ce monde menace aujourd’hui de s’effondrer. Alors que les mouvements progressistes rêvent de monde commun, nous héritons contre notre gré de communs moins bucoliques, « négatifs », à l’image des fleuves et sols contaminés, des industries polluantes, des chaînes logistiques ou encore des technologies numériques. Que faire de ce lourd héritage dont dépendent à court terme des milliards de personnes, alors qu’il les condamne à moyen terme ? Nous n’avons pas d’autre choix que d’apprendre, en urgence, à restaurer, fermer et réaffecter ce patrimoine. Et ce, sans liquider les enjeux de justice et de démocratie. Contre le front de modernisation et son anthropologie du projet, de l’ouverture et de l’innovation, il reste à inventer un art de la fermeture et du démantèlement : une (anti)écologie qui met « les mains dans le cambouis ». (Page de couverture).. Le défi est de pouvoir gérer en mode accéléré la mécanique transitionnelle nécessaire pour dépasser l’Esprit de la modernité et faciliter l’émergence de l’ère de l’Éveil.


Notes

  • 1
    Convention sur la biodiversité : https://www.cbd.int/doc/legal/cbd-fr.pdf.
  • 2
  • 3
  • 4
    Maurice Godelier (1990). « La théorie de la transition chez Marx ». Sociologie et sociétés, 22 (1), 53 – 81. https://doi.org/10.7202/001301, p. 63).
  • 5
    Matthias Petel (2018). « La nature : d’un objet d’appropriation à un sujet de droit. Réflexions pour un nouveau modèle de société », Revue interdisciplinaire d’études juridiques, 1, vol. 80, p. 207 à 239, pp. 221 – 222.  Sur ce point voir également : Thibault Faraüs (2022). Les écosystèmes ont-ils des droits ? Ed Libel, https://www.les-communs-dabord.org/parution-les-ecosystemes-ont-ils-des-droits-par-thibault-faraus-editions-libel-fevrier-2022/.
  • 6
    Dominique Bourg et al. (2020). Retour sur Terre, 35 propositions, Paris, PUF, Hors collection.
  • 7
    Emmanuel Bonnet, Diego Landivar et Alexandre Monnin (2021). Héritage et fermeture. Une écologie du démantèlement, Paris, Divergences. Nous dépendons pour notre subsistance d’un « monde organisé », tramé par l’industrie et le management. Ce monde menace aujourd’hui de s’effondrer. Alors que les mouvements progressistes rêvent de monde commun, nous héritons contre notre gré de communs moins bucoliques, « négatifs », à l’image des fleuves et sols contaminés, des industries polluantes, des chaînes logistiques ou encore des technologies numériques. Que faire de ce lourd héritage dont dépendent à court terme des milliards de personnes, alors qu’il les condamne à moyen terme ? Nous n’avons pas d’autre choix que d’apprendre, en urgence, à restaurer, fermer et réaffecter ce patrimoine. Et ce, sans liquider les enjeux de justice et de démocratie. Contre le front de modernisation et son anthropologie du projet, de l’ouverture et de l’innovation, il reste à inventer un art de la fermeture et du démantèlement : une (anti)écologie qui met « les mains dans le cambouis ». (Page de couverture).
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