2.3 Des scénarios à notre disposition : des choix éclairés à faire

Face à la crise globale et planétaire, des réponses furent proposées et continuent de l’être. Un premier type de réponse, par la négation, est représenté par le refus d’accepter les conséquences et les apories du modèle civilisationnel en cours, voire de refuser tout changement significatif. Le statu quo, voire le maintien du « bon vieil ordre temporel », fait office de guide dans la sélection des transformations à promouvoir. On aurait tort de sous-estimer ce courant – multiforme – qui se manifeste par des innovations sociales et technologiques aliénantes dans de nombreuses sphères de la vie sociale, culturelle, économique et politique.

À la transition par la négative s’oppose des processus transitoires positifs1La façon de présenter les différents discours et les différentes voies de la transition peuvent varier. Voir René Audet (2015). « La transition écologique au Québec : Discours et coalitions d’acteurs autour de trois modèles de transition », https://cidd2015.sciencesconf.org/52411/Communication_CIDD2015_ReneAudet.pdf et https://chairetransition.esg.uqam.ca/wp-content/uploads/sites/48/2022/11/Quatre-discours-de-la-transition-ecologique-pour-la-region-metropolitaine-de-Montreal.pdf.. Cette avenue transitoire se déploie présentement à partir de quatre types de cheminement.

  • Nous qualifions le premier cheminement de réformisme de surface. Il est caractérisé par le refus de reconnaître la profondeur de la crise et de radicaliser la transition. Cette voie entend sortir du statu quo. Le transitoire proposé se limite à des ajustements mineurs, à la marge, ou, encore pire, à la volonté de renforcer la posture capitalistique : pavant ainsi la voie à l’hyper-capitalisme2Voir, à titre d’exemple : Alain Cota (2018). L’hyper-capitalisme mondial. Paris, Odile Jacob.. Le réformisme de surface entend maintenir coûte que coûte le mode de vie actuel : une économie fondamentalement extractiviste et promotrice d’un hyper consumérisme sur fond de colonialisme. Cette première réponse rejoint souvent la transition par la négative dans ses effets concrets.

Le réformisme de surface se présente sous la forme d’une réponse hyper conservatrice, protectrice des avancées que représentent l’individualisme, le personnalisme et le consumérisme. Il repose sur l’aveuglement aux faits : dont les faits scientifiques. Sont niées les causes profondément sociales des inégalités et des dérèglements climatiques. Il met en scène l’utopie d’une résilience naturelle et d’une bonne conscience qui nous rassure en nous disant : tout finira par s’arranger, comme ce fut le cas tout au long de l’histoire humaine.

  • Un deuxième cheminement peut être qualifié de réformisme en profondeur. Il suggère une métamorphose réelle qui se limite à des changements technologiques majeurs. Il entend endiguer, par la voie technologique, les impacts négatifs du régime capitaliste de production, de consommation et d’accumulation de richesses économiques. Dans ce réformisme profond, nous retrouvons de nouvelles formes d’organisation du travail (ubérisation, algorithmie…), des propositions de consommation responsable (zéro-déchet) et les prémices des économies collaboratives.

Le réformisme en profondeur, surfant sur l’idéologie néolibérale, compte sur l’‘innovation’ technologique pour maintenir une forte croissance économique tout en induisant, acceptabilité sociale oblige, de faibles coûts sociaux et de faibles effets négatifs sur l’environnement3Le récent livre de Bill Gates (2021), How to Avoid a Climate Disaster : The Solutions We Have and the Breakthroughs We Need, publié chez Knopf, illustre bien cette voie de cheminement.. Il s’agit moins de ralentir la course au développement que de réduire la portée des ‘externalités’ négatives qu’elle génère en intégrant encore plus radicalement la circularité de l’économie et les objectifs de développement durable dans son discours et certaines de ses propositions.

  • Un troisième cheminement se présente sous la forme du révolutionnisme social-démocrate. Il propose une métamorphose sociale et écologique de la configuration développementale moderne sans nécessairement redéfinir les fondements culturels de la modernité avancée. Ce révolutionnisme social-démocrate est présentement envisagé sous différentes expressions : du paradigme de la décroissance au convivialisme au socialisme participatif ou encore par l’approche du ‘travail démocratisé, démarchandisé et dépollué’…

Le révolutionnisme social-démocrate regroupe nombre de propositions, à la fois pragmatiques et théoriques, rarement convergentes mais partageant le fait de travailler en silos. Elles proposent des solutions qui visent l’harmonisation des innovations technologiques et sociales. Cette option est présentement explorée par mille et une expériences utopiques dites réalistes4Ce mouvement est de plus en plus polymorphe et changeant. Les squats, les centres sociaux ou culturels autogérés (les okupaciones), les communautés punks, les écoles modernes ou autogérées, les athénées, les coopératives et les usines récupérées plus ou moins autogérées, les terres occupées collectivement, les territoires libérés (le Chiapas néo-zapatiste, la récente Commune d’Oaxaca), les éco-villages… touchent toute l’Amérique latine et redonnent au rêve alternatif et communautaire une immense dimension et une extraordinaire vitalité. (Antony, 2016, section 91 / https://journals.openedition.org/chrhc/5480)..

Les racines du révolutionnisme social-démocrate proposent une transition post : post-capitaliste, post-productiviste, post-industrielle, post-économiciste, post-patriarchale, post-coloniale, post-consumériste et parfois pro-véganiste… Ces racines puisent leur énergie dans les élans révolutionnaires qui remontent facilement à la fin du 18e siècle. Une période où le rapport au développement modernisateur a été ralenti par l’émergence d’une contre-hégémonie, toujours active, toujours renouvelée. Cette contre-hégémonie a pavé la voie aux idées d’économie subsidiaire, de décentralisation, d’‘autonomie’ locale et de mouvement ‘slow’ : slow development à l’image du slow food, des slow citys, de la slow science….

  • Un quatrième cheminement est envisageable, sous la forme d’un révolutionnisme radical. Ce révolutionnisme promeut une transformation totale, laquelle implique une redéfinition des orientations culturelles, des formes organisationnelles et institutionnelles qui ont été à la source des différentes matrices civilisationnelles et sociétales. Selon Cléo Collomb, un tel cheminement se doit de reposer sur une ‘ontologie relationnelle’5Collomb, Cléo (2011). « Ontologie relationnelle et pensée du commun », Multitudes, vol. 45, no. 2, pp. 59 – 63..

Le révolutionnisme radical, prolongation du troisième cheminement, va au-delà du post-capitalisme en s’inscrivant dans l’‘étendisme’. Cette voie de travail est en pré-gestation. Aux plans éthique et esthétique, elle suppose un basculement axial en proposant un nouvel esprit du temps et des orientations culturelles fondamentalement émancipatrices.

Le cheminement révolutionnaire radical renoue avec les origines premières de notre rapport à la Nature. Il nous invite à penser et à agir des transformations profondes, impliquant des choix difficiles en appelant à beaucoup d’humilité, de modestie et de respect pour la substance constitutive de la matière et les processus et dynamiques à la base de la vie. Le chemin à suivre repose alors sur de grands mots d’ordre, principalement proposés par les intellectuel·le·s ou les idéateurs ou idéatrices utopistes qui ont invité et invitent toujours l’Humanité, dans toute sa diversité et sa complexité, à une coupure révolutionnaire extrême ou à un basculement axial, tel que proposé par Michel Beaud (1997, p. 2466Michel Beaud (1997). Le basculement du monde, Paris, Éditions La Découverte.).

De plus en plus nombreux sont ceux qui disent : « Nous allons dans le ‘mur’ ; nous y allons de plus en plus vite. » L’irrémédiable est aujourd’hui possible — sous des formes déjà annoncées ou d’autres encore inconcevables —, même s’il peut encore être conjuré. Objecter que tout s’arrangera de soi-même n’est pas de l’optimisme, mais de l’inconscience. Parler des problèmes et des risques n’est pas signe de pessimisme, mais d’esprit de responsabilité. Évaluer les périls et leurs sources et redonner prééminence aux valeurs, pour dessiner des stratégies et travailler à les mettre en œuvre : là réside l’optimisme… La tâche, certes, dépasse chacun. Mais elle peut être menée à bien dès lors que nous refusons l’actuelle démission collective, assumons les responsabilités dont nous charge la puissance immense dont nous disposons et choisissons des objectifs et des priorités qui redonnent sens à notre devenir.

Un tel basculement, radicalement révolutionnaire, permettrait un renouvellement des façons de penser et de concrétiser tant nos ‘rapports sociaux’, notre ‘rapport au temps ‘que notre ‘rapport à la Nature’. Le basculement permettrait un vivre ensemble s’inspirant de la pensée complexe mise en lumière par Edgard Morin[77Morin Edgar (2005). Introduction à la pensée complexe, Paris, Seuil, coll. « Points / Essais » (no 534).. L’exemple le plus achevé de cette posture est représenté par le courant de l’écologie profonde8Le plus achevé au sens où l’écologie profonde partage la scène critique des éthiques environnementales avec d’autres postures : l’éthique de la Terre (land ethic), le biocentrisme, l’écocentrisme, l’écologie intégrale…). Sur certains de ces concepts, voir : Vinh-De, N. (1998). Qu’est-ce que l’éthique de l’environnement ? Horizons philosophiques, 9(1), 87 – 107. https://doi.org/10.7202/801093ar. 9En considérant la nature seulement comme un matériau objectivable par la science et une ressource exploitable par la technologie, l’homme moderne s’est mutilé lui-même : sa conscience est désormais fragmentée, coupées des réalités, livrée aux artefacts. Selon Alan Drengson, c’est à partir de la Renaissance et des Temps modernes que la logique technocratique a progressivement supplanté la logique organique de sociétés religieuses – chrétiennes ou autres – enchâssées dans le cosmos, dans la Création. Si l’aliénation de l’homme et de la nature est une, l’écologie profonde cherche à sauver la nature en restaurant l’unité du moi : c’est le moi écologique, « The Ecological Self » de Bill Devall, un moi étendu à la nature, extension éthique mais aussi empathique. (Falk Van Gaver, https://observatoiresociopolitique.com/plongee-en-ecologie-profonde-jeudi-12-decembre-2013/).

L’innovation, unifiée sous ses formes – sociale, technologique, juridique, culturelle, économique, politique, épistémique… –, prendrait la voie d’un évolutionnisme écosystémique de niches où l’évolution de l’espèce humaine s’encastrerait harmonieusement aux processus évolutionnaires et développementaux agissant sur les autres espèces naturelles peuplant les bio-régions. Elle participerait ainsi à la transformation continue et équilibrée des écosystèmes naturels. Le révolutionnisme radical promeut, selon notre compréhension, un imaginaire politique respectueux de ‘l’étendisme’.

Face aux intentionnalités et finalités proposées par les quatre types de cheminement, il est clair qu’une clef incontournable, quant aux décisions à prendre, repose sur la capacité d’agir des États, d’une part, et, d’autre part, sur la volonté des populations et des organisations – petites, moyennes et grandes – de s’engager dans une démarche plus ou moins réformiste, plus ou moins révolutionnaire.

Minimalement, ces quatre choix refusent l’option représentée par le statut quo (le négativisme conservateur). Ils visent l’adhésion à un re-fondement minimaliste (le réformisme de surface) ou avancé (le réformisme en profondeur); à un basculement partiel (le révolutionnisme social-démocrate) ou à un basculement entier (le révolutionnisme radical). Dans la pratique, certaines propositions de ces quatre types se chevauchent du reste ou peuvent être intégrées de diverses façons par les différentes perspectives.

Notes

  • 1
    La façon de présenter les différents discours et les différentes voies de la transition peuvent varier. Voir René Audet (2015). « La transition écologique au Québec : Discours et coalitions d’acteurs autour de trois modèles de transition », https://cidd2015.sciencesconf.org/52411/Communication_CIDD2015_ReneAudet.pdf et https://chairetransition.esg.uqam.ca/wp-content/uploads/sites/48/2022/11/Quatre-discours-de-la-transition-ecologique-pour-la-region-metropolitaine-de-Montreal.pdf.
  • 2
    Voir, à titre d’exemple : Alain Cota (2018). L’hyper-capitalisme mondial. Paris, Odile Jacob.
  • 3
    Le récent livre de Bill Gates (2021), How to Avoid a Climate Disaster : The Solutions We Have and the Breakthroughs We Need, publié chez Knopf, illustre bien cette voie de cheminement.
  • 4
    Ce mouvement est de plus en plus polymorphe et changeant. Les squats, les centres sociaux ou culturels autogérés (les okupaciones), les communautés punks, les écoles modernes ou autogérées, les athénées, les coopératives et les usines récupérées plus ou moins autogérées, les terres occupées collectivement, les territoires libérés (le Chiapas néo-zapatiste, la récente Commune d’Oaxaca), les éco-villages… touchent toute l’Amérique latine et redonnent au rêve alternatif et communautaire une immense dimension et une extraordinaire vitalité. (Antony, 2016, section 91 / https://journals.openedition.org/chrhc/5480).
  • 5
    Collomb, Cléo (2011). « Ontologie relationnelle et pensée du commun », Multitudes, vol. 45, no. 2, pp. 59 – 63.
  • 6
    Michel Beaud (1997). Le basculement du monde, Paris, Éditions La Découverte.
  • 7
    Morin Edgar (2005). Introduction à la pensée complexe, Paris, Seuil, coll. « Points / Essais » (no 534).
  • 8
    Le plus achevé au sens où l’écologie profonde partage la scène critique des éthiques environnementales avec d’autres postures : l’éthique de la Terre (land ethic), le biocentrisme, l’écocentrisme, l’écologie intégrale…). Sur certains de ces concepts, voir : Vinh-De, N. (1998). Qu’est-ce que l’éthique de l’environnement ? Horizons philosophiques, 9(1), 87 – 107. https://doi.org/10.7202/801093ar.
  • 9
    En considérant la nature seulement comme un matériau objectivable par la science et une ressource exploitable par la technologie, l’homme moderne s’est mutilé lui-même : sa conscience est désormais fragmentée, coupées des réalités, livrée aux artefacts. Selon Alan Drengson, c’est à partir de la Renaissance et des Temps modernes que la logique technocratique a progressivement supplanté la logique organique de sociétés religieuses – chrétiennes ou autres – enchâssées dans le cosmos, dans la Création. Si l’aliénation de l’homme et de la nature est une, l’écologie profonde cherche à sauver la nature en restaurant l’unité du moi : c’est le moi écologique, « The Ecological Self » de Bill Devall, un moi étendu à la nature, extension éthique mais aussi empathique. (Falk Van Gaver, https://observatoiresociopolitique.com/plongee-en-ecologie-profonde-jeudi-12-decembre-2013/).
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