2.2 Une logique à déconstruire, un récit à construire

La logique productiviste contemporaine est étroitement imbriquée dans une série de dominations et de représentations du monde qu’il importe de retracer et de déconstruire : domination de la nature, domination des femmes, colonialisme, racisme, exploitation du travail. Construire un autre monde implique une remise en question de toutes ces dominations. La transition sociale et écologique pour un nouvel ordre civilisationnel demande d’articuler ces remises en question de façon globale.

2.2.1  Repenser le rapport à la nature

Les avancées civilisationnelles qui ont suivi le féodalisme et l’essor du capitalisme, qu’il soit commercial, industriel ou financier, a glorifié le postulat de domination de l’humain sur la Nature. Cette conception prédatrice du monde, elle-même issue du rationalisme, perdure largement aujourd’hui et imprime sa marque dans la plupart des activités et comportements humains.

C’est grâce à la séparation que nous avons installée entre nature et culture que notre science est devenue si efficace et si conquérante, mais c’est à cause de cette même séparation que la nature, finalement traitée comme si elle était à notre seule disposition, s’est peu à peu abîmée. Sans vergogne, nous l’avons marquée d’une empreinte irréversible, oubliant qu’elle était poreuse, réactive, non infinie, fragile. (Étienne Klein1Klein, É. (2020). Le goût du vrai, Paris, Gallimard., p. 54 – 55)

Le rationalisme, s’opposant à la scholastique à partir du 15e siècle, en postulant que c’était la raison qui guidait l’accès à la connaissance, et non le rapport au sacré, a construit un mode de pensée « progressiste » à l’échelle historique en ce qu’il a permis d’affranchir l’activité humaine de la religion. Le rationalisme supposait des dualismes : entre l’âme et le corps, la réalité et la pensée où cette dernière étant considérée comme le reflet d’une réalité extérieure. Il s’agissait également d’un dualisme entre l’être humain et la Nature. Descartes considérait la Nature comme une substance passive et les animaux comme des automates sans âmes. Cette extériorité d’une Nature considérée au service de l’humain justifiait sa domination.

Pourtant, note Descola2Descola, P. (2014). Par-delà la nature et la culture, Paris, Gallimard. (2014, p. 64 à 65), il importe de :

prendre conscience que la manière dont l’Occident moderne se représente la nature est la chose du monde la moins bien partagée. Dans de nombreuses régions de la planète, humains et non-humains ne sont pas conçus comme se développant dans des mondes incommunicables et selon des principes séparés ; l’environnement n’est pas objectivé comme une sphère autonome ; les plantes et les animaux, les rivières et les rochers, les météores et les saisons n’existent pas dans une même niche ontologique définie par son défaut d’humanité.

Certes, les débats des siècles suivants ont permis de relativiser et de contester ce rationalisme initial. La vision dualiste n’en demeure pas moins présente. Cette incapacité de penser l’être humain comme partie prenante de son environnement et d’intégrer ses interactions avec celui-ci a mené à concevoir la Terre comme un jardin à cueillir sans retenue, peu importe les conséquences.

Il y a là tout un débat philosophique, certes, concernant notre vision du monde, mais aussi un débat de comportements collectifs à favoriser et de politiques publiques, tant sociales, culturelles que politiques, à élaborer.

2.2.2  Une civilisation reposant sur la domination des femmes

Si la civilisation, qui a succédé au féodalisme et vu l’expansion du capitalisme et de la marchandisation à toutes les sphères de la société, s’est nourrie de la domination de la Nature, et du colonialisme sous toutes ses formes, elle a aussi assis cette expansion sur le bien-fondé historique de la domination de la moitié de l’humanité : les femmes. Les travaux féministes des cinquante dernières années ont largement documenté la question de l’oppression des femmes et de la société patriarcale. Certains travaux ont été plus loin. Federici3Silvia Federici – Caliban et la Sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive. Traduit de l’anglais par le collectif Senonevero, traduction revue et corrigée par Julien Guazzini. Édition Entremonde et Senonevero, 2014, pour la traduction française. (2014, p. 21) par exemple, mentionne :

Ma description de l’accumulation primitive comprend ainsi un ensemble de phénomène historiques absents chez Marx et qui ont pourtant été extrêmement importants pour l’accumulation capitaliste. Ce sont : (1) le développement d’une nouvelle division sexuée du travail assujettissant le travail des femmes et leur fonction reproductive à la reproduction de la force de travail ; (2) la construction d’un nouvel ordre patriarcal, fondé sur l’exclusion des femmes du travail salarié et leur soumission aux hommes ; (3) la mécanisation du corps prolétaire et sa transformation, dans le cas des femmes, en une machine de production de nouveaux travailleurs. Le plus important a été d’introduire au cœur de mon analyse de l’accumulation primitive les chasses aux sorcières des XVIe et XVIIe siècles, démontrant que la persécution des sorcières, en Europe comme dans le Nouveau Monde, a été aussi importante pour le développement du capitalisme que la colonisation et l’expropriation de la paysannerie européenne.

Elle poursuit (2014, p. 104) :

L’expropriation des travailleurs européens de leurs moyens de subsistance et l’asservissement des Amérindiens et des Africains dans les mines et les plantations du « Nouveau Monde » n’étaient pas les seuls moyens de formation et d’« accumulation » d’un prolétariat mondial. Ce processus exigeait la transformation du corps en machine-outil, et la soumission des femmes à la reproduction de la force de travail. Il nécessitait, par-dessus tout, la destruction du pouvoir des femmes qui, en Europe et en Amérique, fut réalisé au moyen de l’extermination des « sorcières ». L’accumulation primitive n’était donc pas seulement une accumulation et une concentration de travailleurs exploitables et de capital. Elle fut aussi une accumulation de différences et de divisions dans la classe ouvrière, au sein de laquelle les hiérarchies reposant sur le genre, tout comme la « race » et l’âge, devinrent partie prenante de la domination de classe et la formation du prolétariat moderne.

Cet extrait nous renvoie à un constat important. Il y a une même logique qui nous même à refuser l’évidence des dégâts écologiques, l’approfondissement des inégalités, l’oppression des femmes, le colonialisme… Ce ne sont pas des problèmes différents, mais des dimensions différentes d’une même volonté de domination et d’asservissement.

2.2.3  Redéfinir la richesse

La croissance économique a été, depuis la fin du 19e siècle, exponentielle. Elle est fondée sur des avancées technologiques rapides et sur une forte consommation d’énergie. Elle est relayée par une hausse continue mais inégale des revenus et de la consommation. Depuis le milieu du 20e siècle, un indicateur maître est venu mesurer cette croissance : le produit intérieur brut (PIB). La croissance ainsi mesurée devenait l’objectif des politiques publiques et comprenait son propre récit : la croissance permet de financer tant le développement, l’amélioration des conditions de vie et des services à la population qu’à soutenir des innovations au service des acteurs de la domination. Il y a, dans cette mécanique, un cercle vertueux et vicieux. Elle est justifiée et rendue légitime par le « récit enchanteur » de la croissance, lequel s’est fait dominant au fil du 20e siècle. « La croissance avant tout » est devenue le mot d’ordre de la domination. Dans cette logique, s’il est convenu de l’importance de répartir minimalement la richesse, il convient de tout faire pour assure sa production et sa reproduction, et ce, à n’importe quel prix !

Il y a plusieurs problèmes avec ce récit libéral. S’il est de moins en moins enchanteur, il n’en reste pas moins dominant et représente le socle sur lequel se conçoivent nos politiques publiques. Tous les gouvernements, de toutes allégeances, ont jusqu’ici souscrit à ses prémices et propositions où soutenir et stimuler la croissance est essentiel pour financer les services publics et assurer le bien commun. Ceci n’est pas sans soulever des problèmes importants.

Premier problème, cette croissance génère des externalités. Les « dégâts du progrès » ne sont jamais comptabilisés, sauf s’ils génèrent d’autres dépenses. C’est particulièrement le cas de la dégradation de l’environnement.

Deuxièmement, cette croissance est très inégalement répartie : entre pays, territoires, genre, classes ou couches sociales. Elle n’est donc pas un indicateur de progrès pour tous et toutes.

Troisièmement, le PIB mesure ce qui se paie : sa mesure laisse dans l’ombre bien des activités bénévoles, citoyennes, familiales qui, elles, améliorent la vie de centaines de millions de personnes.

Quatrièmement, il faudrait rectifier les faits : ce n’est pas la croissance qui permet l’éducation et la santé, mais l’inverse. Ce sont les dépenses d’éducation, de santé, mais aussi d’infrastructure qui ont permis et soutenu les différentes phases d’expansion économique, particulièrement depuis les 150 dernières années. C’est l’extension des droits sociaux et du suffrage universel qui ont permis que s’exprime la volonté populaire d’une meilleure redistribution des revenus, via, notamment, les programmes sociaux et une rémunération plus respectueuse du travail.

Il importe donc de reconnaître les processus à la source de la production de la richesse socialement produite et privément accaparée. Tout comme il y a urgence de se doter d’indicateurs capables d’orienter correctement les décisions, de les évaluer et de forcer la prise en compte de critères variés dans les choix politiques et économiques pris et à prendre. Plusieurs travaux réalisés au cours des dernières décennies vont dans cette direction4Voir par exemple : Jean Gadrey, et Florence Jany-Catrice (2016). Les nouveaux indicateurs de richesse, Paris, La découverte ; Stiglitz, Fitoussi et Sen, op. cit.; Dominique Méda (2000). Qu’est-ce que la richesse ?, Paris, Flammarion. Voir aussi les indicateurs de développement durable (ODD) de l’ONU, ou l’indice du développement humain (IDH). Certaines tentatives ont lieu à travers le monde. Le Devoir du 3 décembre 2022 rapportait que : … le Bhoutan a été le premier pays à mettre à l’essai un indice de bonheur national brut en 2008 — la Nouvelle-Zélande lui a emboîté le pas en 2019. De son côté, le Programme des Nations unies pour l’environnement a suggéré, il y a dix ans, le PIB vert, qui intègre l’évolution du capital naturel à la mesure classique. L’Institut international du développement durable, un organisme non gouvernemental canadien, a présenté en 2018 l’indice du patrimoine global, une forme de PIB affinée en quelque sorte. Le ministère des finances du Canada commence à se pencher sur « une stratégie sur la qualité de vie au Canada », alors que Statistique Canada plaide pour un cadre conceptuel préalable. Au Québec, le G15+, tente de développer des indicateurs de bien être qui pourraient être utilisé dans l’élaboration de politiques publiques.. Cependant, beaucoup de travail reste à faire. Nombre d’attentions sont à respecter. Les indicateurs de progrès ne peuvent se résumer à des instruments techniques. Ils devraient représenter une mesure opérationnelle de la vision que se donne la population d’une société. Si une telle vision considère qu’elle ne doit pas être un immense marché où tous les systèmes institutionnels sont à son service, il faudra alors mettre en valeur l’ensemble des activités et interactions humaines qui sont jugées essentielles pour faire de la société où le bien vivre ensemble prédomine sur le mal-être.

En adoptant une telle vision alternative du développement sociétal, pour l’actualiser, faut-il alors faire le choix de la décroissance, du convivialisme où d’autres propositions d’alternative à l’hégémonisme du néolibéralisme ? Le débat est bien présent. Chose sure, nous devons déconstruire le mythe de la croissance et travailler collectivement à l’énoncé d’un récit salvateur5Gilbert Rist (2007). Le développement. Histoire d’une croyance occidentale, Paris, Les Presses de Sciences Po, coll. « Monde et sociétés ».. Toutefois, il ne faut pas sous-estimer l’emprise de la « religion de la croissance » auprès de larges pans de la population, tant en matière de choix idéologiques que de comportements appris et de la volonté de maintenir ou d’atteindre un certain mode de vie fortement dépendant de l’extractivisme et de la captation de la richesse par les privilégié·e·s. Les courants conservateurs à travers le monde surfent sur le sentiment d’une prospérité perdue et à rebâtir. La difficulté de les contrer tient en grande partie à la complexité à construire un nouveau récit enchanteur qui soit à la fois cohérent tout en proposant un avenir prometteur.

Un tel basculement vers un récit émancipateur – qui ne doit pas se contenter d’une économie verte – ne peut cependant pas être le fait uniquement de leaders éclairé·e·s travaillant pour le bien commun. Il demande une très large adhésion, laquelle implique la multiplication des lieux de délibération, la diversification des expérimentations tout procédant par et dans le respect de la justice. La démocratie est ici une condition essentielle.


Notes

  • 1
    Klein, É. (2020). Le goût du vrai, Paris, Gallimard.
  • 2
    Descola, P. (2014). Par-delà la nature et la culture, Paris, Gallimard.
  • 3
    Silvia Federici – Caliban et la Sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive. Traduit de l’anglais par le collectif Senonevero, traduction revue et corrigée par Julien Guazzini. Édition Entremonde et Senonevero, 2014, pour la traduction française.
  • 4
    Voir par exemple : Jean Gadrey, et Florence Jany-Catrice (2016). Les nouveaux indicateurs de richesse, Paris, La découverte ; Stiglitz, Fitoussi et Sen, op. cit.; Dominique Méda (2000). Qu’est-ce que la richesse ?, Paris, Flammarion. Voir aussi les indicateurs de développement durable (ODD) de l’ONU, ou l’indice du développement humain (IDH). Certaines tentatives ont lieu à travers le monde. Le Devoir du 3 décembre 2022 rapportait que : … le Bhoutan a été le premier pays à mettre à l’essai un indice de bonheur national brut en 2008 — la Nouvelle-Zélande lui a emboîté le pas en 2019. De son côté, le Programme des Nations unies pour l’environnement a suggéré, il y a dix ans, le PIB vert, qui intègre l’évolution du capital naturel à la mesure classique. L’Institut international du développement durable, un organisme non gouvernemental canadien, a présenté en 2018 l’indice du patrimoine global, une forme de PIB affinée en quelque sorte. Le ministère des finances du Canada commence à se pencher sur « une stratégie sur la qualité de vie au Canada », alors que Statistique Canada plaide pour un cadre conceptuel préalable. Au Québec, le G15+, tente de développer des indicateurs de bien être qui pourraient être utilisé dans l’élaboration de politiques publiques.
  • 5
    Gilbert Rist (2007). Le développement. Histoire d’une croyance occidentale, Paris, Les Presses de Sciences Po, coll. « Monde et sociétés ».
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