2.1 Un nouvel ordre civilisationnel à construire
Au passage du 18e au 19e siècle, une importante transition fut finalisée, laquelle représentait un ‘basculement civilisationnel’ à la fois créateur des ‘arrangements institutionnels et organisationnels’ de la ‘modernité’ en marche et destructeur des grands ordres sociétaux européens entrés en désuétude. Le passage du féodalisme aux Temps modernes1« Les temps modernes commencent à la fin du 15e siècle et se terminent à la fin du 18e siècle lors de la Révolution française de 1789. La période se caractérise par 2 époques : a renaissance (fin du 15e siècle jusqu’à la fin du 16e siècle); l’ancien régime et l’absolutisme (17e siècle à 1789) » (https://misterfanjo.com/index.php/2017/06/18/temps-modernes-frise-historique-projet-p02/). a dessiné les contreforts d’une nouvelle ère qui s’est déployé de la pré-modernité à la ‘mondialité’ actuelle, qualifiée par différents auteurs de modernité seconde, avancée ou tardive. La rupture avec la féodalité a impliqué le déclassement de la scolastique et l’entrée en scène d’une épistémè fondée sur la rationalité technique et scientifique. Cette ère modernisatrice a fondé ses bases sur différentes postures dont l’individualisme, l’hétéronormalisme, le patriarcalisme, l’antiféminisme, la « sorciérisation »2Sylvia Federici : Caliban et la sorcière. https://entremonde.net/IMG/pdf/18rupture-caliban-et-la-sorciere-web.pdf., le néo-colonialisme, l’impérialisme, le ‘développementalisme’ et le ‘capitalisme’, et l’asservissement de la nature par l’humain.
Dès la fin du 15e siècle, les données scientifiques témoignent d’une accélération du processus de ‘colonisation’ à la source de la dynamique d’intégration des populations de la planète au modèle civilisationnel promu par la modernité développementaliste. Au passage du 19e au 20e siècle, le nouvel ordre moderne a atteint un potentiel de généralisation tel qu’il est devenu planétaire en un demi-siècle. Pour la totalité des populations de la planète, sa généralisation, en tant que processus développemental, a impliqué une transformation en profondeur et une mise en convergence des modalités économiques, politiques et culturelles du vivre ensemble.
Le colonialisme modernisateur a généré son lot de conséquences négatives. D’une part, il s’est effectué par et dans la dualisation sociale (‘fractures socio-identitaires’ à l’image des classes sociales) et territoriale (‘fractures socio-territoriales’, à l’image du clivage entre centres et périphéries). D’autre part, le colonialisme modernisateur a :
- accentué l’extractivisme existant, i.e., la prédation mécanique de plus en plus structurée et organisée de ressources naturelles. Des prélèvements destructeurs ont engendré des dérèglements majeurs des écosystèmes de la Terre, impulsant des changements climatiques, générant un étiolement de la biodiversité et produisant une diversité de formes de pollution ;
- intensifié ce que David Harvey3David Harvey (2007). « Neoliberalism as Creative Destruction ». The Annals of The American Academy of Political and Social Science, Vol. 610 (1): 22 – 44..
- a appelé l’accumulation du capital par ‘dépossession’ (accumulation by dispossession).
Le colonialisme modernisateur – individualiste, patriarcal, développementaliste et capitalistique… – repose sur un équilibre instable entre ordre et chaos, conférant à la crise globale et planétaire une nature paradoxale partagée entre l’efficience, illustrée par l’hyper-enrichissement privé, et l’indécence, caractérisée, entre autres choses, par le paupérisme quasi généralisé.
La crise globale et planétaire actuelle cumule un ensemble de caractéristiques. Elle est :
- socio-territoriale en raison de la croissance constante des inégalités et des iniquités populationnelles et territoriales dans les États-nations, mais aussi entre ces derniers ;
- identitaire : parce que les populations n’adhèrent plus aux principaux mots d’ordre « quasi- religieux » de la modernité tels le progrès et la croissance (Ulrick Beck);
- institutionnelle du fait que les institutions peinent à remplir les fonctions pour lesquelles elles ont été créées et que les populations des différents territoires, déçues par l’inefficacité de ces institutions, croient de moins en moins à leur capacité à répondre aux principaux problèmes et enjeux ;
- politique :
- du fait de la multiplication des conflits et des tensions sociales :
- les guerres locales ou régionales sont courantes ;
- le spectre d’une grande guerre est toujours présent, comme le montre l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 ;
- la transformation des équilibres géopolitiques issus des deux guerres mondiales du 20e siècle ; enfin,
- nous observons une multiplication et une diversification des tensions et des conflits entre personnes, ethnies, populations ; sur ce dernier point, si la mixité sociale s’accroît, on observe aussi une recomposition des racismes et des modalités discriminantes entre ethnies et entre communautés ;
- en raison des attaques portées à l’idéal démocratique et à la rationalité scientifique : participation anémique aux urnes, perte de confiance dans les institutions politiques, montée du populisme, montée en importance des fausses nouvelles et de l’anti-scientisme…
- économique à la suite :
- d’une continuelle reconfiguration inégalitaire des modalités de production, de distribution, de redistribution et d’accumulation de la richesse à laquelle participent l’utilisation de l’intelligence artificielle et la quatrième ‘révolution’ industrielle, visant à contrer l’usure générée par les baisses du taux de profit par un rebond technologique4« La tendance progressive à la baisse du taux de profit général est tout simplement une façon propre au mode de production capitaliste d’exprimer le progrès de la productivité sociale du travail » (Karl Marx (1894), Le capital (livre III), p. 227)..
- de la remise en cause de la croissance elle-même par le courant de la décroissance et par les façons de mesurer le bien-être (Joseph Stiglietz, Amartya Sen et Jean-Paul Fitoussi[5])Voir : https://www.vie-publique.fr/sites/default/files/rapport/pdf/094000427.pdf.;
- de la transformation du marché du travail où chômage et pénurie de main‑d’œuvre se côtoient ; où la valeur et le sens du travail sont contestés et recomposés ; et, à la suite de l’introduction des technologies numériques, une transformation de l’organisation du travail et des protections sociales qui en découlent.
- culturelle en raison de notre difficulté collective à imaginer un horizon culturel radicalement nouveau capable de bien intégrer les critiques sociale et artiste mises en évidence par Ève Chiapello et Luc Boltanski5Voir le Nouvel esprit du capitalisme et la synthèse présentée dans : https://www.multitudes.net/Vers-un-renouveau-de-la-critique/.
- écologique à la suite de l’étiolement de la biodiversité, de la détérioration des écosystèmes, de l’intensification des formes de pollution et de la montée en nombre et en force des dérèglements climatiques ;
- morale et éthique dû à l’éclatement des valeurs communes aux grands ensembles sociétaux.
Bref, il s’agit d’une crise globale et planétaire, caractérisée par un essoufflement de la téléologie du progrès et propice à une recomposition de « l’ordre civilisationnel » en place. La recomposition s’avère nécessaire pour contrer le fatalisme qui rend incontournable et inéluctable le modèle développemental de l’extractivisme6L’intégration du numérique dans les processus productifs à la vie courante pourrait cependant donner une nouvelle jeunesse à l’extractivisme : dorénavant, ce que l’on va extraire, transformer, vendre, utiliser, ce sont des données..
Notes
- 1« Les temps modernes commencent à la fin du 15e siècle et se terminent à la fin du 18e siècle lors de la Révolution française de 1789. La période se caractérise par 2 époques : a renaissance (fin du 15e siècle jusqu’à la fin du 16e siècle); l’ancien régime et l’absolutisme (17e siècle à 1789) » (https://misterfanjo.com/index.php/2017/06/18/temps-modernes-frise-historique-projet-p02/).
- 2Sylvia Federici : Caliban et la sorcière. https://entremonde.net/IMG/pdf/18rupture-caliban-et-la-sorciere-web.pdf.
- 3David Harvey (2007). « Neoliberalism as Creative Destruction ». The Annals of The American Academy of Political and Social Science, Vol. 610 (1): 22 – 44.
- 4« La tendance progressive à la baisse du taux de profit général est tout simplement une façon propre au mode de production capitaliste d’exprimer le progrès de la productivité sociale du travail » (Karl Marx (1894), Le capital (livre III), p. 227).
- 5Voir le Nouvel esprit du capitalisme et la synthèse présentée dans : https://www.multitudes.net/Vers-un-renouveau-de-la-critique/.
- 6L’intégration du numérique dans les processus productifs à la vie courante pourrait cependant donner une nouvelle jeunesse à l’extractivisme : dorénavant, ce que l’on va extraire, transformer, vendre, utiliser, ce sont des données.