2.5 Les trois composantes motrices de tout processus évolutif et transitoire

Charles Darwin, en étudiant l’évolution des espèces et en identifiant la sélection naturelle comme indicateur déterminant de la première à la dernière instance, n’entendait pas démontrer le caractère progressiste ou téléologique de la mécanique évolutive naturelle. Il avait simplement l’intention, à l’image d’autres penseurs du 18e et 19e siècles, de comprendre comment ont évolué les différentes formes de vie qu’il fut en mesure d’étudier. Dans cette démarche, aucune intention normative, aucune référence à un déterminisme sacré. Pour Charles Darwin, il s’agissait d’un pur essai de compréhension objective et scientifique de phénomes considérés naturels et extérieurs à toute volonté humaine ou divine.

Depuis, notre connaissance des processus évolutifs s’est élargi, toutefois, l’intention de base, visant à comprendre de façon objective et scientifique ces processus, est demeurée centrale. Le Manifeste entend respecter le besoin de penser la transition en cours en fonction de cette posture qui va au-delà d’une trajectoire unilinéaire pour s’inscrire dans une vision complexe de l’espace et du temps (Appadurai1Appadurai, A. (2012). Thinking beyond trajectorism. Futures of Modernity. Bielefeld, Heinlein, M. et al. (Eds)., 2012).  Une posture, qui, à l’état actuel de nos connaissances, nous indique que trois composantes agissent comme « moteurs interreliés » sur l’évolution. Ces trois composantes sont : 

  • le déterminisme propre aux « lois naturelles » : lequel est associé aux grandes forces présentes dans l’univers ou aux forces mineures liées à des phénomènes tels la sélection naturelle ou la sélection culturelle ; 
  • le trinôme « probabilité, hasard, contingence » : où la probabilité exprime des ordres du possible ; où le hasard rend compte de l’occurrence ou de la non occurrence de phénomènes ; et où la contingence explique les phénomènes à la base d’une probabilité qui s’est actualisée ou qui va inévitablement advenir si rien n’est fait ;
  • le clinamen et la liberté d’agir : ils s’insinuent dans le déterminisme mécanique pour lui donner une expression d’indéterminé, laissant entrevoir des voies fleurissantes d’expression au relativisme du fatalisme mécanique. Le déterminisme présent dans la Nature a ceci de particulier qu’en reposant sur le clinamen et la liberté d’agir – de l’atome au mouvement social –, il ouvre la perspective de probabilités continuellement renouvelées. Cette marge de manœuvre dans l’œuvre totale induit un environnement évolutif où se manifestent de possibles et heureux hasards dans la nécessité. Le hasard et la nécessité composent alors avec la liberté d’être, d’agir et de penser.

Considéré ainsi, tout processus évolutif est fondamentalement transitoire. Il met immanquablement en scène ces trois composantes de façon intersectionnelle. Ceci nous rappelle non seulement l’importance de tenir compte du déterminisme, du jeu du « trinôme probabilité-hasard-contingence » et du libre arbitre dans tout procès visant à penser dans l’action et autrement le bien vivre ensemble. Ceci nous rappelle aussi le fait que cette dynamique met en scène des arrangements dont les effets ne peuvent être prédits avec certitude. Il s’ensuit le besoin d’être réflexif en temps continu sur les démarches praxéologiques mises de l’avant dans l’environnement civilisationnel de l’Éveil afin de détecter rapidement les effets non désirés et non attendus et d’en comprendre le sens profond afin d’en altérer ou non les impacts sur le bien vivre ensemble.

Maintenant, si ces trois composantes constituent la force motrice de tout processus évolutif et transitoire, il se pose la question du cadrage global dans lequel s’inscrit l’œuvre de ces trois moteurs.

Le réel, à titre de référence, peut se résumer, pour faire simple, à trois ensembles de concepts ou de notions.

  • À l’échelle la plus large, il est représenté par les concepts d’univers (en sa plus simple expression) et de plurivers (en sa conception la plus élargie).
  • À une échelle plus réduite, celle d’un astre (plus petite unité homogène d’un objet céleste [système solaire, nébuleuse, amas d’étoiles, galaxies…], il est représenté par les concepts de Nature (en sa forme la plus objective) et de Gaïa (en sa forme subjective). 
  • Nature et Gaïa se voulant elles-mêmes décomposables en entités empiriques singulières plus facilement observables : les écosystèmes dits naturels, eux-mêmes ouvrant l’espace cognitif à un grande variété de réalités. 

La perspective éthique et esthétique de l’écologie et de l’étendue entend comprendre le « going concern » (mise en évidence par les travaux de Commons) et de considérer la situation « d’être/devenir ensemble du Réel » comme un référent éthique et esthétique à l’actionnalisme humain, au vivre ensemble qui nous habite et que nous édifions au jour le jour dans la coopération et l’adversité. 

Cet être/devenir ensemble du Réel, selon la perspective écologique pragmatiste des philosophes étatsuniens de la première heure (Peirce, James, Dewey et Adams), nous demande de prendre fait que nous existons dans l’altérité (en vis-à-vis à ce qui est extérieur, donc différent de soi) tout en rappelant que notre soi, notre substance au sens spinozien, de l’espace quantique à l’espace newtonien, est lui-même composé d’altérités organisées de façon écosystémique génératrice de totalités, elles-mêmes parties prenantes d’autres sois et de totalité·s élargie·s… 

Il s’ensuit une perspective éthique et esthétique qui, à partir de l’altérité et dans le relationnel, génère l’étendue de la Nature, de l’Univers ou des Plurivers. Le tout repose sur un principe de rectitude ou de droit immanent. Ce principe engendre des situations d’équilibre dans le monde Réel, lesquelles situations sont indispensables au mouvement générateur d’étendue de la Nature, de l’Univers ou des Plurivers. Explorer de nouveau la dynamique éthique et esthétique du Réel pour en appliquer les principes à notre propre devenir et futurité représente une clé pour penser plus naturellement notre vivre ensemble civilisationnel. La culture ne peut alors s’édifier en force régulatrice déconnectée de l’« éthisme » et de l’esthétisme au service du Réel.

Comme nous informe Aldo Leopold2Leopold, A. (1995 [1945]). Almanach d’un comté des sables, Paris, Aubier.(1995 [1945], p. 183) « une chose est juste lorsqu’elle ne tend [qu’]à préserver l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique. Elle est injuste lorsqu’elle tend à l’inverse ».

Respecter ce mode de rapport à la Nature, laquelle est une composant de notre réalité et du Réel, c’est prendre acte et conscience du pluralisme des droits et des responsabilités qui nous incombent et qui nous enchâssent dans du plus grand que soi et que nous. Comme le rappelle Catherine Larrère3Larrère, C. (2006), « Questions d’éthique environnementale », Les grands dossiers des sciences humaines, 3, n° 2, p. 33. (2006, p. 33).

Le choix n’est pas à entre l’homme et la nature mais entre un monde uniforme, modelé aux seuls intérêts économiques et un monde divers, laissant place à la pluralité des aspirations humaines comme à la pluralité des vivants. Le monde uniforme anthropocentrique, il n’est pas certain qu’il soit humaniste. À tout mesurer à l’aune de l’humain, on risque de ne plus mesurer qu’une partie de l’humain

Notes

  • 1
    Appadurai, A. (2012). Thinking beyond trajectorism. Futures of Modernity. Bielefeld, Heinlein, M. et al. (Eds).
  • 2
    Leopold, A. (1995 [1945]). Almanach d’un comté des sables, Paris, Aubier.
  • 3
    Larrère, C. (2006), « Questions d’éthique environnementale », Les grands dossiers des sciences humaines, 3, n° 2, p. 33.
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