1.1 Un moment historique
Nous sommes à un moment historique où nous nous devons de trouver une réponse viable à la crise globale et planétaire qui nous affecte. Un moment historique où se multiplient les appels, les exigences et les expérimentations1Voir la « Liste de propositions, d’initiatives et de luttes » que nous avons identifiées à date et énumérées à la suite du texte du Manifeste. en vue de proposer ou de paver la voie à des transformations systémiques et culturelles majeures et radicales.
Plus qu’une somme de crises, plus que la recherche d’une nouvelle phase de croissance, plus que la montée en obsolescence d’un « modèle de développement », nous pensons que ce qui est actuellement en jeu et en cours témoigne du passage vers une nouvelle ère ‘civilisationnelle’. De tels passages se sont déjà produits et s’étendent habituellement sur plusieurs siècles, tel, la ‘transition’2Les mots entre guillemets simples et en italiques police Apple Chancery sont définis dans le Thesaurus. du féodalisme au capitalisme. Contrairement aux précédentes, la phase transitoire actuelle se devra d’être beaucoup plus rapide, appelant à faire des choix éthiques et éclairés, au risque de s’en faire imposer d’autres, beaucoup moins souhaitables.
L’issue des processus et des dynamiques en présence n’est pas écrite. Il n’y a ici aucun déterminisme à subir ou fatalité à accepter, aucune trajectoire établie d’avance. Sortir de façon positive de la crise globale qui nous affecte ne sera pas de façon automatique. Gérer la transition vers un nouvel ordre civilisationnel demandera un effort soutenu, une conscience renouvelée et des actions concertées. La démarche transitoire bénéficiera des nombreuses expérimentations menées au cours des dernières décennies et se construira sur les nouveaux récits permettant de croire en un avenir prometteur. Cet effort mettra en scène de nouvelles institutions et formes organisationnelles, de nouveaux cadres juridiques et fera place à de nouveaux modes d’agir et de penser. Il devra aussi tenir compte de l’état actuel du monde, des intérêts, des tensions et des nombreux conflits existants. Il ne pourra pas faire l’économie de prévoir avec justesse les actions concrètes à initier pour susciter l’adhésion aux changements systémiques requis.
Nous avons le choix d’opérer une transition sociale et écologique qui donnera la voie à un ordre civilisationnel pluriel. Cette transition n’adviendra pas toute seule et, faute d’y arriver, l’espèce humaine pourrait s’ajouter à la longue liste des nombreuses espèces vivantes qui disparaissent, décennie après décennie, des écosystèmes planétaires.
Notre texte se veut un appel au débat. Il s’ajoute à d’autres écrits3Voir, par exemple, Dominique Bourg (2022), Une nouvelle terre, Paris, PUF ; ou Bernard Billaudot (2022). Société, économie et civilisation, La Plaine-Saint-Denis, Éditions des maisons des sciences de l’homme associées. Thomas Piketty (2019). Capital et idéologie, Pris, Seuil, chapitre 17, Éléments pour un socialisme participatif au XXI 21e siècle. qui font le constat de la gravité des perturbations en cours. Nous croyons qu’il importe de reconnaître l’ampleur des défis auxquels nous sommes confrontés et des transformations qui seront requises pour les surmonter. Ce Manifeste se présente comme un outil de travail. Certaines parties sont assez denses, pour ne pas dire arides. Il y a eu des versions antérieures4Une des premières versions du Manifeste a été publiée dans le Magazine ACFAS, dossier Bifurcation, le 22 septembre 2020 : https://www.acfas.ca/publications/magazine/2020/09/manifeste-changement-global. et il y en aura d’autres. Il est appelé à être bonifié, nuancé, complété au fil des discussions qu’il suscitera et des expérimentations qui l’alimenteront. Plusieurs termes en italiques renvoient au glossaire en annexe où certaines discussions conceptuelles se poursuivent
Ce n’est pas, on le constate à sa lecture, un texte « grand public ». Nous n’en sommes pas encore là, mais il le deviendra, car, une vision du monde à construire implique des débats théoriques, des confrontations d’idées, des expériences à mener, des initiatives à soutenir, des consensus à faire et des convergences à susciter entre diverses postures idéologiques.
Les défis et les mutations en cours sont pluriels
- Une crise climatique et environnementale sans précédent, (réchauffement, réduction de la biodiversité, etc.) annoncée et documentée notamment depuis plusieurs années par le GIEC.
- Une crise sanitaire : pandémie de la COVID, précédée par d’autres épidémies et qui sera éventuellement suivis par d’autres épidémies et pandémies.
- Des phénomènes migratoires de masse : réfugiés politiques, de conflits territoriaux et, de plus en plus, climatiques.
- Une montée des inégalités à travers le monde.
- Un contexte géopolitique en profonde transformation.
- L’essor rapide de l’utilisation du numérique et de l’intelligence artificielle dans presque toutes les sphères de la production et de la vie en société.
- La montée de revendications identitaires, communautaristes ou anticoloniales en croissance depuis plusieurs décennies.
- Des attaques sans précédents contre les droits des femmes à travers le monde ;
- Une crise de la démocratie.
- Des politiques économiques et sociales de plus en plus influencées par le néolibéralisme et le néo-conservatisme et la multiplication des propositions populistes.
Le Manifeste de l’Éveil s’ajoute aux voix ‘subversives’ de l’alternative. Il appuie le travail de re-fondement de notre ordre civilisationnel. Le Manifeste en appelle au réveil de nos consciences en vue d’implanter un nouvel ordre émancipateur, que l’on désignera ici comme étant celui de l’‘Éveil’. Un Éveil au sens de se lever collectivement et de passer à l’action, de reprendre vie en se libérant des asservissements qui jusque-là, bien qu’aliénants, étaient considérés légitimes et pertinents. À cette fin, le Manifeste trace la voie à l’identification d’un mode opératoire relevant de la maïeutique.
La crise qui nous interpelle est globale et planétaire. Elle exige une mobilisation de l’ensemble des forces vives des sociétés humaines. Nous l’avons indiqué, l’histoire humaine a connu beaucoup de phases historiques transitoires, lesquelles ont reposé sur de longues périodes de gestation et de maturation. Bien que déjà amorcée, la transition en cours exige une accélération de son idéation et de son processus d’élaboration.
Plus qu’une autre « grande transformation », c’est une « grande transition » qui est en cours. À preuve, l’importance et la gravité des mutations plurielles en cours. Face à ces mutations, il importe de bien maîtriser l’avènement de la grande transition.
Parler de changement de civilisation pourra sembler une perspective un peu lointaine face aux défis tangibles qui se multiplient et à l’urgence d’agir. Nous entendons par là souligner à grands traits la perspective dans laquelle les débats et les actions à venir doivent, selon nous, s’inscrire. Dit simplement, la transition ne se réduit pas à chauffer moins et à rouler électrique. Il faudra « transformer nos sociétés en profondeur », et, pour cela, changer nos représentations collectives et penser le monde autrement.
S’engager dans des ajustements superficiels ne pourra que retarder les échéances et dissiper les énergies si ces dernières ne convergent pas dans une vision commune plus large. Les pistes devront être concrètes et pouvoir être mises en œuvre rapidement. L’analyse, toute rigoureuse soit-elle, ne peut se substituer à l’action. Il importe de donner sens à cette action.Le processus de ‘transition’ amorcé, telle est la lecture que nous en faisons, nous demande d’agir radicalement, de façon contestataire, critique et subversive, en travaillant dans l’urgence, mais avec sagesse, modestie, modération et prudence, tout en prenant le temps – c’est un paradoxe – de faire les débats. Comme le souligne Alain Denault5Alain Denault (2022). Moeurs, Montréal, Écosociété., l’aggravation de la crise climatique rendra nécessaire l’accélération des délibérations et des transformations.
Notes
- 1Voir la « Liste de propositions, d’initiatives et de luttes » que nous avons identifiées à date et énumérées à la suite du texte du Manifeste.
- 2Les mots entre guillemets simples et en italiques police Apple Chancery sont définis dans le Thesaurus.
- 3Voir, par exemple, Dominique Bourg (2022), Une nouvelle terre, Paris, PUF ; ou Bernard Billaudot (2022). Société, économie et civilisation, La Plaine-Saint-Denis, Éditions des maisons des sciences de l’homme associées. Thomas Piketty (2019). Capital et idéologie, Pris, Seuil, chapitre 17, Éléments pour un socialisme participatif au XXI 21e siècle.
- 4Une des premières versions du Manifeste a été publiée dans le Magazine ACFAS, dossier Bifurcation, le 22 septembre 2020 : https://www.acfas.ca/publications/magazine/2020/09/manifeste-changement-global.
- 5Alain Denault (2022). Moeurs, Montréal, Écosociété.