1.3 Des attentions à avoir
Tel qu’indiqué, le Manifeste se veut un outil complémentaire au travail subversif entrepris par l’ensemble des ‘initiatives de transition’ promotrices de pistes critiques d’action et de propositions émancipatrices. Face à ces initiatives, le Manifeste invite à considérer l’importance :
- d’être inclusif des publics concernés – tels que décrits par John Dewey 1John Dewey, « The Public and its Problems » (1927), repris dans John Dewey. The Later Works, vol. 2, édités par Jo Ann Boydston et associés, Carbondale, Southern Illinois University Press (1re éd., 1977), paperbound, 1983. Pour un extrait : https://www.cairn.info/revue-hermes-la-revue-2001 – 3‑page-77.htm?try_download=1.– et d’éviter l’éparpillement d’actions isolées et réalisées en silo ;
- de le faire en misant sur la convergence et la mise en synergie des propositions, des initiatives ou des luttes qui travaillent à définir les contours d’un horizon émancipateur et d’un nouvel ordre civilisationnel ;
- de considérer le caractère profondément complexe des problèmes auxquels l’humanité et la nature sont confrontées. Une complexité exigeant des réponses holistiques et de nature écosystémique.
Il y a lieu de penser le nouvel horizon civilisationnel en tenant compte de cette complexité. Sur ce point les avancées réflexives d’Edgar Morin2Morin, E. (1995). « La stratégie de reliance pour l’intelligence de la complexité », dans Revue internationale de systémique, vol. 9, n° 2. , sur la ‘pensée complexe’ et la méthode qu’il propose, nous invitent à prendre en considération trois principes guides pour manœuvrer dans la complexité :
- le dialogique, i.e. l’interdépendance des contraires [richesse/pauvreté];
- l’hologrammatique, rappelant que la partie est présente dans le tout et le tout dans la partie [l’arbre est dans ses feuilles]; et,
- le récursif, où ce qui cause est causé et ce qui est causé cause [les changements climatiques sont le résultat de nos comportements et engendrent des effets sur ces derniers]3Ces trois principes sont présentés dans La Lettre d’ADELI, n. 87, https://espaces-numeriques.org/wp-content/uploads/2019/01/l87p37.pdf.
Enfin, dans le but de concevoir les paramètres d’un avenir commun et pour calibrer adéquatement les contours des nouvelles orientations culturelles à définir, nous identifions deux cadrages paradigmatiques présentant des assises incontournables à la démarche proposée.
- Le paradigme du ‘Commun’ offre une proposition pertinente pour imaginer la ‘juridicité’ requise par le type de transition à réaliser. La juridicité de l’hégémonie4La notion d’hégémonie renvoie à trois dimensions culturelles précises bien mises en évidence par les travaux d’Antonio Gramsci : « 1) l’idée que l’hégémonie est partielle, autrement dit, qu’elle n’est jamais totale ; 2) l’idée que de nombreuses personnes qui ne bénéficient pas d’une certaine croyance ou valeur partagent néanmoins cette croyance ou valeur même lorsque celles-ci semblent profiter à ceux qui détiennent le pouvoir ; et 3) l’idée que le changement est possible de l’intérieur » (Dominiquez, V.R. (2021). « Hégémonie, ANTHROPEN, https://revues.ulaval.ca/ojs/index.php/anthropen/article/view/51291/323. Plus précisément : l’hégémonie renvoie à un « ordre de signes et de pratiques, de relations et de distinctions, d’images et d’épistémologies – tirés d’un champ culturel historiquement situé – qui est pris pour acquis comme la forme naturelle et reçue du monde et de tout ce qui l’habite » (Comaroff, J. et J. Comaroff (1991), Of Revelation and Revolution. Chicago, University of Chicago Press, p. 19).en cours est fondée sur un droit anthropocentré faisant de la propriété privée et de la personne morale les fondements de l’ordre sociétal moderne.
Il importe de revoir ce rapport au juridique en le bio-centrant (‘droit biocentrique’) afin de penser des arrangements institutionnels et des modalités organisationnelles à faire reposer essentiellement sur : l’associationnisme démocratique, l’altérité, le relationnel écosystémique, le débat, des technologies sociales et matérielles à temporalité non aliénante5Sur ce point, voir les travaux de Rosa Hartmut résumés dans l’ouvrage : Accélération, une critique sociale du temps, Paris, La Découverte, 2010 [2005]., le respect de l’écologie et le développement lent ou doux. 6Par développement lent ou doux il est entendu : Le mouvement doux prône un changement culturel vers un ralentissement du rythme de vie, non pas en se dérobant à nos responsabilités, mais en trouvant une façon moins agitée et plus réfléchie de faire les choses. Cela remet en question les principes de la mondialisation qui privilégie la quantité, la vitesse, la consommation et le besoin de résultats immédiats. Il s’agit d’arrêter de nous précipiter car nous perdons la trace de nous-mêmes, de nos propres valeurs et de ce qui fait sens. Il y a maintenant une version lente (ou douce) de presque tout ce que vous pouvez imaginer : argent doux, parentalité douce, éducation douce, lecture douce, architecture douce, médecine douce, etc. Bien qu’il existe une grande diversité dans la manière dont la lenteur est adoptée par les mouvements populaires à travers le monde, ce qui les unit est sans doute le besoin de répondre aux besoins fondamentaux de la vie quotidienne avec lenteur. Ces mouvements recherchent une relation plus substantielle avec la complexité du monde. (https://simplifier-la-vie.com/slow-movement-bonheur-dans-lenteur/)
- Les principes mis de l’avant et les valeurs propres à l’épistémologie du ‘Buen vivir’, dans la perspective où « Vivre bien c’est vivre en communauté, en fraternité et surtout en complémentarité. C’est une vie communautaire, harmonieuse et autosuffisante. Vivre bien signifie nous compléter et partager sans compétition, vivre en harmonie avec les personnes et avec la nature. C’est la base pour la défense de la nature, de la vie même et de toute l’humanité7Huanacuni Mamani Fernando, Buen Vivir/Vivir Bien : filosofía, políticas, estrategias y experiencias regionales andinas, Lima, Coordinadora Andina de Organizaciones Indígenas, 2010, p. 21.».
Notes
- 1John Dewey, « The Public and its Problems » (1927), repris dans John Dewey. The Later Works, vol. 2, édités par Jo Ann Boydston et associés, Carbondale, Southern Illinois University Press (1re éd., 1977), paperbound, 1983. Pour un extrait : https://www.cairn.info/revue-hermes-la-revue-2001 – 3‑page-77.htm?try_download=1.
- 2Morin, E. (1995). « La stratégie de reliance pour l’intelligence de la complexité », dans Revue internationale de systémique, vol. 9, n° 2.
- 3Ces trois principes sont présentés dans La Lettre d’ADELI, n. 87, https://espaces-numeriques.org/wp-content/uploads/2019/01/l87p37.pdf.
- 4La notion d’hégémonie renvoie à trois dimensions culturelles précises bien mises en évidence par les travaux d’Antonio Gramsci : « 1) l’idée que l’hégémonie est partielle, autrement dit, qu’elle n’est jamais totale ; 2) l’idée que de nombreuses personnes qui ne bénéficient pas d’une certaine croyance ou valeur partagent néanmoins cette croyance ou valeur même lorsque celles-ci semblent profiter à ceux qui détiennent le pouvoir ; et 3) l’idée que le changement est possible de l’intérieur » (Dominiquez, V.R. (2021). « Hégémonie, ANTHROPEN, https://revues.ulaval.ca/ojs/index.php/anthropen/article/view/51291/323. Plus précisément : l’hégémonie renvoie à un « ordre de signes et de pratiques, de relations et de distinctions, d’images et d’épistémologies – tirés d’un champ culturel historiquement situé – qui est pris pour acquis comme la forme naturelle et reçue du monde et de tout ce qui l’habite » (Comaroff, J. et J. Comaroff (1991), Of Revelation and Revolution. Chicago, University of Chicago Press, p. 19).
- 5Sur ce point, voir les travaux de Rosa Hartmut résumés dans l’ouvrage : Accélération, une critique sociale du temps, Paris, La Découverte, 2010 [2005].
- 6Par développement lent ou doux il est entendu : Le mouvement doux prône un changement culturel vers un ralentissement du rythme de vie, non pas en se dérobant à nos responsabilités, mais en trouvant une façon moins agitée et plus réfléchie de faire les choses. Cela remet en question les principes de la mondialisation qui privilégie la quantité, la vitesse, la consommation et le besoin de résultats immédiats. Il s’agit d’arrêter de nous précipiter car nous perdons la trace de nous-mêmes, de nos propres valeurs et de ce qui fait sens. Il y a maintenant une version lente (ou douce) de presque tout ce que vous pouvez imaginer : argent doux, parentalité douce, éducation douce, lecture douce, architecture douce, médecine douce, etc. Bien qu’il existe une grande diversité dans la manière dont la lenteur est adoptée par les mouvements populaires à travers le monde, ce qui les unit est sans doute le besoin de répondre aux besoins fondamentaux de la vie quotidienne avec lenteur. Ces mouvements recherchent une relation plus substantielle avec la complexité du monde. (https://simplifier-la-vie.com/slow-movement-bonheur-dans-lenteur/)
- 7Huanacuni Mamani Fernando, Buen Vivir/Vivir Bien : filosofía, políticas, estrategias y experiencias regionales andinas, Lima, Coordinadora Andina de Organizaciones Indígenas, 2010, p. 21.