Accélération sociale
La notion d’accélération sociale ou sociétale rend compte d’une compression du temps en lien avec l’utilisation d’une nouvelle technologie matérielle ou sociale. À titre indicatif, le fait d’utiliser des peaux d’animaux pour se vêtir a rendu possible des déplacements humains dans des écosystèmes boréal, court-circuitant ainsi le temps long requis pour se protéger du froid afin que leur corps développe une réponse adaptative, sous la forme d’une toison par exemple.
L’adoption d’une nouvelle technologie, matérielle ou sociale, rend possible une économie de temps ou d’énergie. Elle permet de réduire le labeur nécessaire à une tâche (transport animal) ou rend possible de nouveaux processus (division du travail) ou dynamiques (rapports sociaux). Le temps libéré ou l’énergie économisée peuvent alors être utilisés autrement, permettant ainsi le recul des frontières du possible.
L’économie de temps génère un mouvement paradoxal au sens où les nouveaux avantages, en matière de durée (temps requis) et d’énergie (ressources nécessaires), auront tendance à perdre de leur performativité (baisse tendancielle à la productivité) en fonction des transformations survenant dans l’environnement. Des facteurs internes à un écosystème écologique peuvent rendre obsolètes une technologie (un changement climatique sur le court terme par exemple). Des facteurs culturels externes à un groupe social peuvent rendre inadaptés une technologie (l’utilisation de la pierre polie par rapport à la pierre taillée).
Si la réduction du « temps nécessaire » pour « vivre bien » accompagne le processus évolutif de toutes les sociétés humaines, toutes n’en ont pas fait une pièce motrice de leur développement, limitant ainsi la portée du paradoxe. Alain Testart1Testart, Alain (2005). Éléments de classification des sociétés, Paris, éditions Errance. propose une classification des sociétés qui rend compte de cette limitation. Il qualifie d’achrématiques les sociétés qui ont sur limiter leur capacité de production au « juste nécessaire », réduisant ainsi le besoin de développer de nouvelles technologies matérielles ou sociales. L’histoire de ces sociétés, à l’image des sociétés aborigènes australiennes, donne l’impression d’être figée dans le temps.
Maintenant, le mouvement d’accélération cohabite, selon nous, avec deux autres mouvements identifiés par Karl Polanyi2Polanyi, Karl (2011). La subsistance de l’homme. La place de l’économie dans l’histoire et la société, Paris, Flammarion. pour qualifier le sens substantiel de l’économie :
- le mouvement de localisation : l’aire représentée par la totalité des déplacements d’objets de divers lieux vers un centre correspondant au lieu de localisation durable ou passager d’un groupe d’humains formant bande, communauté ou société ;
- le mouvement d’appropriation : la circulation, en matière de possession ou d’accumulation de biens, survenant entre des personnes et générant une appropriation simple (possession) ou durable (propriété) de biens transitant d’une main vers une autre main.
Les mouvements d’accélération, de localisation et d’appropriation soutiennent les trois formes d’intégration sociale identifiées par Karl Polanyi (2011), à savoir, la réciprocité, la redistribution, l’échange marchand et le don, forme qui complète selon nous les trois premières.
Des quatre formes d’intégration, le don et la réciprocité sont les plus anciennes. À ces formes premières se greffent des formes complémentaires représentées par la redistribution, avec l’apparition de l’État (James Scott3Scott James C. (2019). Homo Domesticus. Une histoire profonde des premiers États, Paris, La Découverte.), et de l’échange marchand, au sens d’échange fondé sur un calcul rationnel et la possibilité de réaliser un gain (Max Weber4Weber, Max (2003). Économie et société. Tomes 1 et 2, Paris, Pocket.).
Limiter la production économique au strict nécessaire pour vivre bien correspond à la situation des sociétés achrématiques, lesquelles sont fondées sur le non-enrichissement et des modalités simples d’organisation politique. La non-limitation de la production économique marque une forme de rupture ou de basculement où les voies de l’enrichissement et de complexification des modalités de gouvernance sont valorisées. La rupture, une fois consommée, entraîne une modification importante du rapport à la Nature. D’un rapport endogène on glisse vers un rapport exogène où un processus de désencastrement prend place, faisant en sorte que les sociétés des Mondes II (ploutocratiques ostentatoires) et III (de classes) font de la Nature une ressource support à leur développement.
Les sociétés du Monde II et particulièrement celles du III extraient de plus en plus de ressources des écosystèmes terrestres afin de générer des surplus de plus en plus importants. Ces surplus sont accumulés pour générer une richesse socialement produite et privément accaparée.
Il est clair qu’avec l’entrée en scène des Temps Modernes, et particulièrement de la Modernité, le mouvement d’accélération a gagné en vitesse au point de générer tant une situation de manque constant de temps que d’affaiblissement des écosystèmes terrestres. Pas étonnant qu’un appel se fasse entendre à l’effet de ralentir, de décélérer, de valoriser la lenteur tout en manifestant le désir profond de renouer avec la Nature une relation écosystémique viable et durable.
Face à l’emballement de l’accélération sociétale se dresse l’appel à la décroissance, à la décélération et au « lentisme ».
Notes
- 1Testart, Alain (2005). Éléments de classification des sociétés, Paris, éditions Errance.
- 2Polanyi, Karl (2011). La subsistance de l’homme. La place de l’économie dans l’histoire et la société, Paris, Flammarion.
- 3Scott James C. (2019). Homo Domesticus. Une histoire profonde des premiers États, Paris, La Découverte.
- 4Weber, Max (2003). Économie et société. Tomes 1 et 2, Paris, Pocket.